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Eloge de l’opinion

Eloge de l’opinion

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Nombre de polémiques secouant l'actualité quotidiennement posent la question de l'opinion et de ce paradoxe : alors que la démocratisation de la parole est à l'oeuvre, exprimer son opinion semble toujours mal vu. Platon lui reprochait d’être en deçà de la vérité, mais pourquoi un tel écart ?

Eloge de l’opinion
Eloge de l’opinion Crédits : Vasja Koman - Getty

Le problème de l’opinion

Il y a quelques semaines, et on en a tous entendu parler, l’affaire Mila a agité l’opinion publique.
Mila, du nom de cette jeune femme qui a tenu des propos critiques, blasphématoires, à l’égard de l’Islam, dans une vidéo Youtube, et qui s’est vue, en retour, insultée, attaquée sur le fait d’être une femme lesbienne, harcelée, jusqu’à être déscolarisée.

De cette affaire, on a presque tout dit : la question de la liberté d’expression, du blasphème, celle du cyberharcèlement, le silence d’une partie de la gauche, et de certaines associations LGBT et féministes pour prendre la défense de la jeune femme, l’immaturité de la protagoniste et l’erreur de la Garde des sceaux qui a parlé d’insulte à la religion… Je n’ai rien à ajouter à tout cela, cette affaire a été plus que traitée, analysée, détricotée. 

Elle a pourtant retenu mon attention parce qu’elle me semble paradigmatique de toutes ces polémiques qui ponctuent notre actualité, de l’ironie antiféministe d’Alain Finkielkraut aux jugements de la personne de Greta Thunberg : elle pose la question de l’opinion et de ce drôle de paradoxe : alors que la démocratisation de la prise de la parole est indéniable, l’opinion reste toujours mal vue, irrationnelle, irréfléchie, débile. Que n’importe qui puisse donner son opinion serait bien sur le papier, mais en vrai, ça mettrait tout le monde mal à l’aise. Pourquoi un tel écart ? 

Invasion de l’opinion

Dire ce qu’on pense. Exprimer ce que l’on a dans la tête. Faire entendre ce qui nous semble juste, injuste, vrai ou faux, bon ou mal. Marteler son avis. Dans la vie, sur les réseaux sociaux, dans les espaces ‘“laisser vos commentaires”, dans les livres d’or à la sortie des musées ou des restaurants, sur les sites d’évaluation, avec des pouces ou des étoiles.
Platon qui reprochait à l’opinion d’être en deçà de la vérité, de l’ordre de la croyance et de l’illusion, doit se retourner dans sa tombe. Car il faut le dire : avec tout cet ensemble de lieux et d’espaces pour s’exprimer, tout cet ensemble de moyens pour être formulée, l’opinion doit vivre une époque vraiment formidable. Mais, puisque tout le monde donne son avis, je vais donner le mien : je ne crois pas que le seul problème de l’opinion soit comme le pensait Platon, son manque de vérité…
Non, ce qui me frappe, c’est que l’opinion a ceci de particulier qu’on ne la garde jamais pour soi. Est-ce bien, est-ce mal ? Evidemment, les avis sont partagés. Certains regrettent la politesse du silence, d’autres louent cette agitation de l’espace public. Le comble est quand même là : donner son opinion à propos de l’opinion. C’est d’ailleurs son autre caractéristique : l’opinion n’est jamais finie, jamais close. Une opinion en entraîne forcément une autre, c’est un jeu de passe-passe.
Entre sa nécessaire expression et sa tendance exponentielle, il faut le dire, et son problème est là : l’opinion a un côté insupportable, envahissant, sans fin. 

De l’opinion vraie à la bonne opinion

On l’a bien compris, que le problème de l’opinion était là : dans sa profusion décousue, désordonnée, floue, et pas vraiment dans son manque de véracité. Au point qu’on en vient à vouloir l’épurer, la trier. Les opinions ne seraient plus vraies ou fausses, des opinions seraient bonnes, d’autres non. De la même manière, certains pourraient être créditées de bonnes opinions et d’autres de mauvaises opinions. 

Voilà, donc ce qui me surprend aujourd’hui : on ne dévalorise pas l’opinion, on ne veut pas, comme l’entendait Platon, l’évincer, on veut la préserver mais en la cadrant, en la maîtrisant, en lui mettant des bornes.
Mais est-ce encore de l’opinion ? Est-ce encore de l’opinion si elle est formatée, fabriquée, bornée, si elle n’est plus spontanée, si elle n’est plus insupportable et envahissante ? 

L’opinion, et son traitement, révèle, je crois une des grandes problématiques de notre espace public démocratique : l’idée admise que s’exprimer c’est bien, mais que s’exprimer bien, c’est mieux. 

Je plaide, pour ma part, pour le contraire : s’exprimer, peu importe la manière.
L’opinion, parce qu’elle est sans fin, parce qu’elle expose franchement le for intérieur d’une personne, est de fait insupportable. Et c’est là, dans cette dimension insoutenable, que commence le dialogue, l’affrontement, l’échange. Sinon, ce n’est que du bavardage. 

Sons diffusés :

  • Vidéo Youtube de Mila du 18 janvier 2020
  • Bande-annonce de l’émission La grande confrontation, LCI, 13/11/2019
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