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Une statue du président des États confédérés Jefferson Davis gît dans la rue après que des manifestants l'ont abattue à Richmond, en Virginie, le 10 juin 2020

Entre censure et célébration, peut-on regarder le passé en face ?

5 min
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Dans la continuité des mouvements antiracistes qui ont suivi la mort de George Floyd, l’actualité a récemment été aux statues déboulonnées et au film "Autant emporte le vent" provisoirement retiré du catalogue HBO. Que faut-il faire des signes témoignant de notre histoire coloniale, de notre passé ?

Une statue du président des États confédérés Jefferson Davis gît dans la rue après que des manifestants l'ont abattue à Richmond, en Virginie, le 10 juin 2020
Une statue du président des États confédérés Jefferson Davis gît dans la rue après que des manifestants l'ont abattue à Richmond, en Virginie, le 10 juin 2020 Crédits : Parker Michels-Boyce - AFP

Et c’est vrai, la question se pose : comment faire face à ce passé aujourd’hui insupportable ? 

Au-delà de l'alternative 

Censurer, supprimer, ou au contraire, conserver voire célébrer… face aux statues décapitées ou déboulonnées de l’histoire passée, mais plus largement, face aux oeuvres jugées aujourd’hui racistes ou sexistes, comment faire ? La question revient régulièrement depuis quelques années et semble parfois réduite à cette seule alternative : faut-il les faire chuter au risque d’occulter le passé ou faut-il les conserver au risque de les banaliser ? 

Bien sûr, au-delà de cette alternative simpliste, les avis sont généralement plus nuancés, il ne s’agit ni de supprimer ni de célébrer, mais d’expliquer, de recontextualiser, de critiquer. Autant le dire tout de suite, c’est aussi le mien, mais un argument m’a tout de même interpellée : celui qui consiste à dire qu’il faut “regarder en face” le passé, qu’il faut l’affronter. 

Regarder en face une chose passée… l’idée m’a frappée, car comment regarder en face une chose passée ? une chose qui, littéralement, n’est plus là, ou du moins, plus telle qu’elle était alors, telle qu’elle pouvait apparaître et être vue sur le moment ? 

Alors oui, je vois bien l’idée, je comprends ce qui est en jeu : une forme de lucidité, un rejet du déni, la volonté de tirer du passé une leçon pour le présent et l’avenir, sans dissimulation ni célébration. Mais le problème reste là : est-il jamais possible de faire face à ce qui nous échappe, de regarder en face ce qui, en retour, ne nous regarde pas, d’affronter ce qui n’est plus mais ce qui en reste ? 

Regarder en face ou se mettre à la place 

Je fais partie de ces gens qui vont dans les musées sans jamais lire les notices, qui sont fatigués à l’idée d’en passer par des préfaces et des appareils critiques, et qui se passent volontiers des bonus dans les DVDs. Pour le coup, les oeuvres, je les vois bien en face, sans détour, souvent au risque, je le reconnais, de passer complètement et paradoxalement à côté. 

Certes, ça m’arrive de lire ce qui entoure l’oeuvre quand celle-ci m’a plu ou quand une chose semble m’échapper pour la comprendre, mais pour ce coup-là, je n’ai plus l’impression de la regarder en face, mais d’être avec elle, voire en elle, d’être en son coeur, et de substituer à la spontanéité du regard, de face, la déconstruction de la réflexion.
Mais en ce qui concerne le regard de face, voilà ce qu’il veut dire pour moi : il relève soit de l’éblouissement soit de l’illumination. Quoiqu’on en dise, le passé reste, de face, une matière en partie inaccessible. Il faudrait se mettre à la place, mais pas seulement en face, pour comprendre intimement une situation, celle d’une femme au XIXème siècle ou l’horreur de l’esclavage, pour comprendre ce qu’un autre que moi voit quand il regarde une chose en face, ce qu’on peut ressentir quand on est discriminé face à Autant en emporte le vent ou une statue de Christophe Colomb.
Mais quand on ne peut pas prétendre se mettre à la place, faut-il se contenter de ce regard en face, de ce regard en façade ? 

Accepter l'inacceptable 

Quoiqu’il se passe, et c’est le drame, regarder en face ne sera jamais se mettre à la place, et ne sera jamais voir, sans erreur, sans errance, totalement, parfaitement, objectivement. Il restera malgré tout quelque chose d’opaque, et c’est cette idée de lisibilité du passé, forcément égale, forcément donnée ou explicable, qui me dépasse.
Est-il possible d’accepter que du passé, on ne pourra rien changer, ni supprimer ni excuser ni tout voir ni tout expliquer ? 

C’est là le problème essentiel selon moi : est-il possible d’accepter que l’histoire passée a foncièrement quelque chose d’inacceptable ? Inacceptable parce qu’inimaginable aujourd’hui, parce qu’inégal, inexcusable, inexplicable, mais aussi inacceptable parce qu’il y a là tout ce qui est insupportable : l’irréversibilité du temps, la bêtise et l’impuissance des hommes, l’immoralité du passé. 

Quand “regarder en face” semble l’argument phare, quand ce serait là la clé de la lucidité et la voie de la sagesse, j’y vois, au contraire, un fantasme, celui qui ouvre précisément la voie à casser ou à valider sans sourciller ces traces du passé.
C’est un comble, mais regarder en face implique aussi de fermer les yeux sur soi, d’être aveugle sur ce qu’on pense pouvoir affronter ou pas. 

Sons diffusés :

  • Bande annonce et bande originale de Autant en emporte le vent, film de Victor Fleming (1939) d'après le roman de Margaret Mitchell 
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