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Faire ou ne pas faire... telle est la question !

Faire ou ne pas faire... telle est la question !

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Pas un jour ne passe sans que nous soit proposée une recommandation culturelle, sportive ou culinaire. Géraldine Mosna-Savoye reporte tout à plus tard. En temps de crise, d'accord, mais cela arrive aussi en dehors des pandémies... Qu'est-ce qui nous empêche alors de rendre possibles les possibles ?

Faire ou ne pas faire... telle est la question !
Faire ou ne pas faire... telle est la question ! Crédits : Malte Mueller - Getty

En quarantaine, certains, et j’en fais partie, feraient l’expérience d’un drôle de paradoxe : ne pas réussir à accomplir des choses pourtant faisables en confinement, comme par exemple : ouvrir un livre, faire du yoga ou se mettre au tricot.
Entre les explications neuroscientifiques et les explications purement psychologiques, je me suis demandé quelle pourrait être la réponse de la philosophie à ce problème : pourquoi ne pas pouvoir faire ce qu'il est pourtant possible de faire ? 

Je ferai du sport... demain 

Depuis le début du confinement, il n’y a pas un jour sans que quelqu’un nous livre un conseil pour occuper nos journées. Entre les redécouvertes de ses amis qui font leur fond de bibliothèques, les artistes qui nous offrent leurs concerts lives, ou encore les meilleurs cuisiniers qui font des tuto gâteaux, pas un jour, pas même une heure parfois, sans que nous soit proposée une recommandation culturelle, sportive ou culinaire.   

Quoi de mieux que la situation actuelle, c’est vrai, pour le faire. Plus de temps, moins d’espace, mais surtout une crise qui nous prend aux tripes, il faut trouver de quoi s’occuper mais surtout de quoi échapper au présent ou le réfléchir autrement.
Pourtant, malgré l’offre et malgré la quarantaine, je dois dire qu’il n’y a pas un jour non plus sans que je me sois dit : que je n’arrivais pas à lire, que je ferais du sport demain, ou je tenterais de faire mon banana bread mais après les prochaines courses.
Tout est bon pour reporter à plus tard ce que je pourrais faire sur le moment. Heureusement, des scientifiques expliquent très bien ce phénomène actuel : notre cerveau serait programmé pour se concentrer sur une seule chose à la fois. En cas de pandémie, difficile, donc, de décentrer son attention de ce danger… Cependant, à côté de cette explication, il reste un mystère : pourquoi cela arrive-t-il aussi en dehors des pandémies ?
C’est un problème philosophique : pourquoi, même pas menacée, je ne fais pas ce qui m’est possible de faire ? Et je ne parle pas que de travail, de corvée ou de devoirs, mais aussi de plaisir, de divertissement : pourquoi ce qui est possible peut-il me sembler impossible à réaliser ? 

Philosophie du possible

La question du possible est une question classique en philosophie : Aristote, le premier, distinguait ainsi la puissance de l’acte, le fait de pouvoir faire une chose du fait de la réaliser. Bergson puis Deleuze ont continué à creuser ce sillon en précisant les choses : ce qui a été réalisé a forcément existé sous la forme d’un possible, mais tous les possibles, en revanche, ne seront pas forcément réalisés.   

Et c’est bien ça qui m’intéresse : pourquoi certains possibles restent à l’état virtuel ? Qu’est-ce qui nous empêche de les réaliser ? de rendre possibles les possibles ?
Quand on y pense, plein de choses nous empêchent de les faire :
 

  • il y a par exemple : la procrastination, soit le fait de remettre tout aux lendemains, de reporter indéfiniment ;
     
  • la paresse, la flemme, la fainéantise, soit un manque de fermeté ou de détermination ;
     
  • ou au contraire, un excès de fermeté et de détermination : parmi tous les possibles, nous en choisissons certains et pas d’autres.

On le voit, un certain de nombre de possibles restent donc toujours à l’état de pur possible (ce sera faire du pain pour certains, ou du tricot pour d’autres), soit par manque de volonté soit par volonté.
Mais peut-on sciemment et délibérément vouloir ne rien réaliser du tout ? Peut-on se contenter, et même préférer, la contemplation des possibles plutôt que leur réalisation ?  

Le pouvoir de l'inachèvement

Cette préférence du pur possible, du projet, de l’idée… à la mise en oeuvre, la réalisation ou l’actualisation, caractérise je crois ce phénomène qui consiste à ne pas pouvoir faire des choses, en cas de pandémie ou pas. Qu’il s’agisse de faire du pain ou de se rendre utile, la satisfaction réside parfois dans la possibilité pleine, espérée, rêvée, parfaite, et non dans la réalisation forcément incomplète, déjà finie, passée, désespérément réelle et appauvrie.   

C’est fou, quand y on pense, d’ailleurs, que l’on se culpabilise de ne rien faire, qu’on y voie une forme d’impuissance, car il faut, au contraire, un grand pouvoir pour préférer l’inachèvement des possibles à la sensation du travail accompli.  

On est bercés, dès tout petits, par ce dicton : "quand on veut, on peut", mais peut-être voulait-il seulement dire : "quand on veut, on peut et tant mieux si on en reste là".
Pas d'inquiétude donc, vous pouvez rester à contempler ce que vous pourriez faire sans le faire. 

Sons diffusés :

  • Les Rolling Stones en concert virtuel le 18/04/2020, One world/Together at home
  • Chanson de Marcel Zanini, Tu veux ou tu veux pas
  • Extrait de la série #Bloqués 1, "Si j'étais riche", Canal , 2015
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