LE DIRECT
Faut-il attendre quelque chose des artistes ?

Faut-il attendre quelque chose des artistes ?

5 min
À retrouver dans l'émission

Certains artistes, les plus connus, les plus médiatiques, ont répondu présent pendant la quarantaine, nous offrant le pire et le meilleur pour faire face à la situation. Ont-ils un rôle à jouer, en cette période ou au-delà, une attente à combler, une fonction à remplir ?

Faut-il attendre quelque chose des artistes ?
Faut-il attendre quelque chose des artistes ? Crédits : CSA Images - Getty

Depuis quelques semaines, il est une figure que l’on n’a pas cessée d’entendre parler. Pour affronter cette crise sanitaire, on lui a tout demandé : d’être engagé, consolateur, réflexif, divertissant, visionnaire ; on lui a fait porter tous les chapeaux : complotiste, donneur de leçon, hors du monde, banal, déconnecté. On lui a à la fois demandé de parler et de se taire, d’être joyeux et sérieux, conscient et léger. Cette figure, c’est l’artiste, qu’il soit chanteur ou acteur, écrivain ou cinéaste, qu’il ait pris la parole de lui-même ou qu’on l’ait sollicité… mais pourquoi en attendre autant des artistes ? 

Artiste ? Présent ! 

Au début du confinement, il y a eu l’écrivaine Leïla Slimani et son journal de “privilégiée” recluse à la campagne. Au début du déconfinement, il y a eu Constance Debré, également écrivaine, à qui on a reproché d’avoir identifié crise et repos. Entre-temps : Lou Doillon, Juliette Binoche, Vincent Lindon, et j’en passe. 

Souvent détestés pour leur romantisation de la quarantaine, parfois salués pour leur engagement, les artistes, enfin certains, les plus connus, les plus médiatiques, ont répondu présent pendant la quarantaine, nous offrant le pire et le meilleur pour faire face à la situation. 

Désoeuvrement, conscience politique, et peut-être aussi simple plaisir de partager quelque chose, médias demandeurs, ou nous, public, avide d’entendre une autre voix que celles des responsables scientifiques et politiques en cette période inédite… Peu importe les raisons, les artistes étaient là. 

Ils étaient là : faisant de leur art un engagement politique, et de la politique un art périlleux. Ils étaient là à commenter, à partager grande colère et petites trouvailles, à imaginer l’après, à s’inquiéter ou à nous consoler. Et comme tout le monde, ça m’a parfois agacée et souvent fait du bien… 

Pourtant, je me suis demandé : est-ce que j’attends ça des artistes, qu’ils me consolent, qu’ils m'inquiètent ou qu'ils m'éclairent ? Est-ce que j’attends quoi que ce soit des artistes en dehors de leurs oeuvres ? Ont-ils un rôle à jouer, en cette période ou au-delà, une attente à combler, une fonction à remplir ? 

L'artiste sans l'artistique 

En fait, ma question a été celle-ci : faut-il attendre quoi que ce soit des artistes ? 

Je sais que la question est vaste. Il faudrait déjà définir ce qu’est un artiste (si tant est que l’on sache déjà définir l’art), unir en un même concept le musicien et l’acteur, le peintre et le cinéaste ; il faudrait aussi revenir sur toute l’histoire de l’esthétique-artiste, de l’artisan à l’artiste contemporain, mais aussi revenir sur tous les mouvements artistiques eux-mêmes où le créateur s’est lui-même mis en scène, de l’art pour l’art à l’art engagé ; il faudrait, enfin, faire une sociologie de l’artiste comme agent social, de l’artiste maudit à l’artiste total… 

Il existe une foule de travaux à citer sur le sujet. Pourtant, le problème reste là, et on l’a vu : quand un artiste prend la parole, en dehors de son champ, de lui-même ou pas, il est toujours suspect, soupçonné de nous prendre de haut, d’être trop dur ou trop insipide, d'en dire trop ou pas assez, de ne pas être voyant, ou pas plus qu’un autre, de le faire pour lui et pas pour nous, d’être illégitime, ou au contraire, d’avoir trop raison, de dire quelque chose d’insupportable. 

Là est le paradoxe de l’artiste qui n’est plus un artiste, qui, en tout cas, ne s’exprime plus artistiquement mais le fait pourtant en tant qu’artiste : ce n’est pas tant qu’il n’a plus le droit ou la légitimité pour le faire, qu’il ne reste de lui plus qu’un titre d’apparat, qu’il est trop clivant et pas assez esthétique, c’est qu’on est toujours tenté de se demander : mais pourquoi le fait-il ? 

Le problème de l'attente 

Faut-il attendre quelque chose des artistes ? Faut-il que les artistes nous mettent en attente de quoi que ce soit ? Le problème, en fait, est moins celui de l'artiste que de l'attente, et celle-ci est souvent une expérience déceptive, car il manquera toujours quelque chose, il y aura toujours quelque chose de mal fait. Il y a aura toujours une relation d’intentionnalité, consciente, entre une offre et une demande… 

Or, quand je lis un livre, quand je regarde un film ou autre, je ne demande rien, je ne questionne presque jamais les intentions de l’auteur, je crois d'ailleurs qu'on s’attend rarement à des choses précises. Je ne m’attends pas à être consolée ou tourmentée, je le suis. Je ne m'attends pas à être énervée ou divertie, je le suis, tout à coup. Je ne m’attends pas à être éclairée sur le monde, je suis éblouie. Comme par incidence. Comme par magie. 

Sons diffusés :

  • L'appel de Vincent Lindon, Mediapart, mai 2020
  • Chanson de Charles Aznavour, Viens voir les comédiens
Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
L'équipe
Production
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......