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Faut-il en finir avec l'indignation ?

Faut-il en finir avec l’indignation ?

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Les polémiques se multiplient, ainsi que les prises de position scandalisées et les récits outrés… L’indignation est devenue une manière d’être, une habitude, un réflexe. Comment en est-on arrivé là ? Faut-il arrêter d’accepter l’indignation ?

Faut-il en finir avec l'indignation ?
Faut-il en finir avec l'indignation ? Crédits : Fuse - Getty

Des événements les plus graves aux plus dérisoires, tout est en effet sujet à indignation. Tout devient sérieux, pesant, insupportable. D’une installation artistique à un bus en panne, d’une prise de parole d’Emmanuel Macron à un rond-point bloqué par des Gilets jaunes… au point que des drames et des questionnements essentiels soient noyés dans ce flot de révolte, au point que l’indignation d’un tel ne soit soluble que dans l’indignation d’un autre.
Comment en est-on arrivé là ? Comment en est-on arrivé à faire de l’indignation quelque chose de normal, d’habituel, et, c’est un comble pour ce qui se définit comme un refus ferme et violent, quelque chose d’acceptable ? Faut-il en finir avec l’indignation ?

Aux sources du succès de l’indignation

Tout remonte à Stéphane Hessel et à son court essai Indignez-vous publié en 2010.
Best-seller vendu à plus de 4 millions d’exemplaires et traduit en 34 langues, cet appel à l’indignation a donné lieu au mouvement mondial des Indignés, encore actif aujourd’hui.
Il a visé juste, a su saisir l’air du temps, traduire en mots et pousser à l’action ce qui était déjà en germe chez des millions de gens.

Mais pourquoi ? Pourquoi l’indignation est-elle devenue si normale, si acceptable ? On pourra répondre que c’est l’état du monde qui justifie cette indignation, l’urgence climatique, les inégalités criantes. Mais pourquoi tout est-il sujet à indignation ? Pourquoi cet état est-il devenu une nouvelle manière d’être, presque une transformation anthropologique ?

Déjà, au moment de la parution de l’essai de Stéphane Hessel, plusieurs sceptiques avaient fait entendre leurs voix : bons sentiments, refus de la passion contre la raison, on reprochait à l’indignation de devenir facile, consensuelle, à rebours de sa définition, et de favoriser nos pulsions contre l’usage de notre tête, d’être moralisatrice et non plus morale. L’indignation, de fait, était moins travaillée et chantée que la dignité…

Retour à la dignité

Au départ, la dignité, la « dignitas », dans la tradition romaine puis moderne, avec Hobbes notamment, n’est que le signe extérieur du rang d’un homme, c’est un signe social, politique, public. C’est avec Kant et ses Fondements de la Métaphysique des mœurs en 1785 que la dignité accède au sens qu’on lui connaît : c’est la valeur morale d’une personne qui exige qu’elle ne soit jamais traitée comme un moyen mais comme une fin. 

« Ce qui a un prix, nous dit-il, peut être aussi bien remplacé par quelque chose d’autre, à titre d’équivalent ; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité. » Et de poursuivre que seule une personne, une fin en soi, a ainsi une dignité. 

C’est bien cette définition qu’on retrouve dans le concept juridique de « dignité humaine » relatif à l’interdiction de la torture ou à l’intégrité de la personne. Dans ce sens, s’in-digner reviendrait à vouloir sortir de soi, de son humanité. Paradoxal pour l’indignation qui veut défendre des valeurs humaines, un meilleur traitement de soi, tout en sortant de ce qui fait précisément sa valeur. Au-delà de l’agacement à entendre partout de l’indignation, faut-il ainsi en finir avec cette indigne indignation ? 

Peut-être faudrait-il tenter de penser une indignation digne ? Mais digne de quoi, de qui, à quelles conditions, qui pour décider de ce qui est digne ou pas ? Ce qui est intéressant, toutefois, c’est que la dignité elle-même rencontre les mêmes critiques que l’indignation : la dignité serait aussi un concept fourre-tout, bien-pensant, pétri de bons sentiments. Faudrait-il alors en finir tout court avec ces termes ? Mais pour les remplacer par quoi, pour faire entendre avec force toute demande de considération ? 

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