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Critiques d'art, gravure de 1892

Faut-il se passer de critique ?

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Faut-il se passer de la critique, de faire des critiques et de tous ces critiques qui jugent, tranchent, énoncent des règles et des sanctions, éclairent ou expliquent les œuvres ? C’est la question que pose l'ouvrage "Postcritique", et c’est une question vertigineuse...

Critiques d'art, gravure de 1892
Critiques d'art, gravure de 1892 Crédits : duncan1890 - Getty

La question : "faut-il se passer de critique ?" est vertigineuse, un cercle qui n’en finit pas de tourner sur lui-même, un serpent qui peut se mordre la queue...
L'ouvrage collectif, intitulé Postcritique, aux éditions puf, sous la direction de Laurent de Sutter tente d'y répondre.

Critiquer la critique, une entreprise vertigineuse 

Ecoutez plutôt le genre d’interrogations que l’on en vient à se poser : qu’est-ce qui est critique, en crise, dans la critique ? Etre critique revient-il à critiquer des normes, et c’est un comble, d’autres normes ? La critique ne revient-elle pas paradoxalement à mettre au même niveau tout et n’importe quoi (plutôt qu’à hiérarchiser et discriminer) ? Comment critiquer la critique sans tomber dans les travers que l’on critique ? Peut-on sortir de la critique sans pour autant faire une critique de la critique ? Toute critique doit-elle être foncièrement critique ? Mais est-ce encore de la critique si elle n’est pas critique ? Ou encore, quelle différence entre, par exemple, les penseurs de la Théorie critique et les critiques des émissions de critique ? 

Ecouter, lire, regarder s’écharper des critiques est un plaisir qui ne se dément pas. Certains n’aiment pas ce genre d’émissions, il n’en reste pas moins que la critique occupe toujours une place de choix dans les médias. Mais au fond, qu’aime-t-on écouter, lire et regarder dans la critique ? 

C’est une question que je me pose souvent : pourquoi écouter des critiques de films, de pièces, des expos ou de livres que, de toute façon, je n’ai ni le temps ni parfois l’envie de juger par moi-même ? Qu’est-ce qui est plaisant et intéressant dans le fait d’être spectateur de la critique, dans ce geste qui fait exister une œuvre tout en la remplaçant et en me dispensant de la voir ? 

Parfois, on peut aimer le plaisir du débat, de la discussion, de l’échange passionné ; on peut aussi aimer, et c’est un plaisir coupable, assister à l’anéantissement en règles d’une œuvre (je pense aux critiques féroces de Télérama ou des Cahiers du cinéma) ; on peut aussi penser à des arguments que l’on n’aurait pas mobilisés par soi-même. Mais au fond, la critique ne nous dispense-t-elle pas seulement de juger les œuvres par nous-mêmes, mais de juger tout court ? Ce serait un comble, mais la critique semble nous ôter la force d’être critique par nous-mêmes… 

De la critique aveugle à l’amour lucide 

En philosophie, la critique est un exercice classique. Kant en a fait son grand-œuvre, avec ses trois Critiques, et l’Ecole de Francfort en a fait une Théorie. La philosophie est critique, et c’est d’ailleurs ce qu’on attend d’elle : développer l’esprit critique. Mais qu’est-ce que ça veut dire : l’esprit critique ? Dans un article, Tristan Garcia imagine une sorte de monstre de philosophie critique : Nietzsche, Marx, Freud, Durkheim, l’archéologie foucaldienne, la troisième vague féministe, la déconstruction des discours dominants…etc., que ferait-il ce simulacre aberrant ?
Il ferait ce qui a lieu : il produirait une synthèse bouillonnante de critiques qui font exister les œuvres, les objets et les sujets, tout en les faisant disparaître derrière des avis, des dévoilements, des jugements ; il produirait un système de critiques qui, par sa plénitude et ses tentacules, échappe aux nuances, que devrait opérer la critique. 

En lisant cet ouvrage, on est frappé par ce constat unanime : la critique n’est pas capable de produire ses propres outils pour se critiquer elle-même. Mais on est aussi frappé, moins la véhémence critique à l’égard de la critique, qu’à ce fond hospitalier, attachant, compréhensif qui transparaît à travers chaque contribution : conseiller un film par amitié, penser avec l’art, faire exister les œuvres, aimer Nietzsche, serait une autre manière de critiquer. Comme si l’amour était beaucoup moins aveugle, beaucoup plus lucide, beaucoup plus critique en fait, que l’on ne le pense. 

Bibliographie

PostcritiqueLaurent de Sutterpuf, collection Perspectives critiques, 2019

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