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Illustration from the story Manon Lescaut by Abbe Prevost

L'impolitesse peut-elle changer le monde ?

3 min
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Rousseau voyait la politesse comme un "voile uniforme et perfide" derrière lequel se cachent les trahisons et les haines. Pour autant, se passer de la politesse est-il la voie de la libération et de l'amour ?

Illustration from the story Manon Lescaut by Abbe Prevost
Illustration from the story Manon Lescaut by Abbe Prevost Crédits : duncan1890 - Getty

Il y a quelques jours, paraissait dans Le Monde une interview de la sociologue et féministe, Christine Delphy. En titre, une citation extraite de l’interview elle-même : « J’espère que les féministes ne vont pas rester bien polies, dans cette société, ça ne sert absolument à rien ». Clairement, il y avait là une référence aux tribunes de l'été qui se sont opposées sur le radicalisme bienvenu ou pas, dangereux ou pas, des mouvements féministes. J’ai été néanmoins interpellée par cet emploi du terme de “poli”. Bien sûr, il ne s’agit que d’un mot, et d’un pied-de-nez aux tribunes critiques face aux mouvements féministes… mais quand même, je me suis demandée : le problème des inégalités et de toute domination a-t-il quelque chose à faire avec la politesse ou l’impolitesse ? 

"Jetés dans le même moule"

J’ai toujours été fascinée par ce terme de “politesse”, il m’a toujours fait penser à ces pierres polies par la mer et qui, certes, bien plus douces, ont quelque chose d’informe et de peu remarquable. Autant le dire, je ne suis pas la seule : dans son Discours sur les sciences et les arts, en 1750, le philosophe des Lumières, Jean-Jacques Rousseau, disait même que la politesse est ce qui nous jette tous dans un même moule, qu'elle est ce "voile uniforme et perfide" derrière lequel se cachent les trahisons et les haines... et d’ajouter “sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne : sans cesse on suit des usages, jamais son propre génie.”. 

Au fond, et je suis bien d’accord avec Rousseau et Christine Delphy : la politesse a quelque chose de suspect et d’aliénant, on n’est jamais soi quand on emprunte le langage de tous, les codes des autres, quand on dit “merci” sans faire la différence entre l'ami qui nous a sauvé la vie et cl'inconnu qui nous a tenu une porte. Pour autant, et c’est tout ce qui m’interpelle dans ce mot de “politesse” : abattre la politesse serait-il la solution à nos problèmes, la fin du patriarcat et des inégalités ? Se débarrasser de la politesse serait-il enfin la possibilité d’être soi, sans attaches, en toute indépendance ? 

Dire merde 

Comme beaucoup de monde, je rêve de dire “merde” à celui qui m’a poussé dans le métro, à ce collègue qui fait des blagues lourdes, ou à ma mère qui me reprend justement quand je dis “merde”. Je l’ai même déjà fait, j’ai eu gain de cause… temporairement car il y aura toujours un autre collègue et ce sera toujours ma mère. Et j’aurais beau dire “merde” à tout va, je crois que le monde, et la société, seront toujours un peu les mêmes. 

Au fond, le problème de l’impolitesse est le même que celui de la politesse : il est tout autant un moule dans lequel on se fond et j’aurais pu dire à Rousseau que la malséance ordonne tout autant. Certes, les possibilités d’insultes semblent prodigieuses, mais sont-elles infinies ? existe-t-il autant d’insultes que de personnes et de situations d’inégalité? Certes, il y a dans l’impolitesse une forme d’élan, de spontanéité, de rupture, on suit son instinct, on se soulage, mais est-elle suffisante à renverser les choses et à être soi ?... hélas, j'en doute. 

Au final, je ne crois pas que les inégalités, quelles qu’elles soient, soient un problème de politesse ou d’impolitesse, en tout cas pas seulement : car ce serait dire qu’elles ne sont qu’un problème de formes, que le patriarcat ne serait qu’un problème de forme, de vernis social, d'apparence. Dire ça, ce serait ne pas vouloir voir le fond, ne pas entendre le sens profond des revendications ni affronter le sujet à bras-le-corps. Voilà : s’en prendre à l’impolitesse tout comme la louer, c’est précisément ne voir que la surface sans aller au cœur du problème. 

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