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Haut les masques !

Haut les masques !

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Avec l’arrivée du masque dans nos vies, chacun d’entre nous imagine un autre monde : un monde plus froid, un monde de science-fiction, sans interactions sociales ni émotions. Mais n’était-ce pas déjà le cas avant ? L’espace public était-il, avant le masque, si convivial que ça ?

Haut les masques !
Haut les masques ! Crédits : George Peters - Getty

Depuis plusieurs semaines, pas un jour ne se passe sans un article ou un débat sur le port du masque. Où s’en procurer ? Quels masques ? Comment le mettre ? Et surtout, qu’est-ce que ça va changer au quotidien ? 

Voir le visage à moitié

Cette dernière question est assez large, car il s’agit autant de savoir comment chacun d’entre nous va s’en accommoder, que de découvrir ce qui va être bouleversé dans nos rapports sociaux. Comment appréhender l’autre quand son visage est à moitié caché ? Que révéler de soi quand il ne reste que son front, ses sourcils et ses yeux ? 

Au fond, tout l’enjeu est là : il s’agit de savoir comment interagir quand on ne peut plus totalement compter sur ses expressions faciales. Avec une crainte majeure : que nos rapports se compliquent et deviennent même impossibles. Et c’est vrai, comment, par exemple, apaiser une relation sans un sourire ? Comment exprimer son scepticisme sans une bouche pincée, ou sa colère sans montrer qu’on serre les dents ?!
Mais je me demande : nos relations, jusque-là, étaient-elles si faciles que ça ? Un sourire suffisait-il vraiment à désamorcer une situation ? Et d’ailleurs, est-ce qu’on souriait, est-ce qu’on se souriait tant que ça ? C’est comme si tout à coup, bizarrement, les masques nous dévoilaient que nos visages étaient là, visibles, totalement offerts à l’autre… mais là est ma question : était-ce tout à fait le cas ? Etions-nous si visibles et lisibles que ça sans nos masques ? 

C'était mieux avant !

Si chacun d’entre nous vante les vertus du masque (pour faire face au virus) tout en le craignant (pour nos relations sociales), il faut reconnaître que celui-ci a également un autre mérite paradoxal : celui de nous révéler, par la dissimulation qu’il implique, l’état de nos rapports aux autres… mieux, il a le mérite de nous révéler ce qu’on en attend, l’état rêvé de ces rapports sociaux, leur état idéal, idéalisé en tout cas de ce qu’ils étaient ou devraient être. 

Et en effet, à écouter les inquiets du masque, on a l’impression que c’était mieux avant : avant l’épidémie, la distanciation physique et les gestes barrières, paraît-il qu’on était proches, accessibles, disponibles.
Pourtant, quand j’y pense, je dois dire que je n’ai pas tout à fait le même souvenir : je n’ai pas le souvenir d’avoir souri tous les matins en entrant dans le métro, ou au contraire, tout le temps, fait la tête. J’étais, je crois, surtout impassible, indifférente, perdue dans mes pensées… même chose dans la rue ou dans un magasin, toute occupée à moi-même.
Et le constat vaut pour beaucoup d’entre nous : je n’ai pas non plus le souvenir de mines réjouies ou spécialement tristes dans les lieux publics, juste le souvenir de mines, de visages, d’yeux, de bouches et de joues. Mais pas d’expressions invitant à l’échange. Paradoxalement, je suis même plus attentive à m’exprimer ou à tenter de déchiffrer l’autre, aujourd’hui avec le port du masque que sans… je suis plus soucieuse de ne pas passer à côté de quelque chose ou quelqu’un.
Alors, pourquoi tant d’inquiétude si non seulement, ce n’était pas mieux avant, mais si c’est peut-être même mieux maintenant ? 

Refus du secret et amour de la transparence 

Au fond, je me pose la question : si ce n’était pas mieux avant, si nos interactions sociales n’était pas idéales, et si l’épidémie va nous pousser à être plus attentifs, à développer d’autres biais pour s’exprimer, qu’est-ce qui fait alors tant peur que ça dans le masque ? Est-ce le côté aseptisé de l’objet ? Est-ce la distance spatiale ? Est-ce la dimension inaccessible des uns et des autres ? Ou alors, peut-être est-ce l’idée de dissimulation ? 

Sûrement de tout cela, car mon hypothèse est qu’il n’y a rien de pire que ce qui nous semble secret, caché, occulté. Le scandale vient de ce masque qui montre qu’on ne montre jamais tout. Comme j’en parlais hier avec le tombeau de Montaigne qu’on veut à tout prix découvrir… D’où cette autre question : pourquoi cette difficulté à accepter que la transparence est une chose impossible, et même pas souhaitable ? 

Sons diffusés :

  • tuto : comment bien mettre un masque, AFP mai 2020
  • Chanson de La compagnie créole, Au bal masqué
  • Chanson de Michel Fugain, Hé, enlève ton masque
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