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"Le peintre et son modèle", Georges Braque, 1939

Histoire philosophique des arts du XXème siècle

5 min
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La philosophe Carole Talon-Hugon publie une histoire des arts contemporains du XXème siècle, où l’œuvre ne se pense pas en dehors de l’idée, et où l’histoire de l’art devient une histoire de l’art sans art...

"Le peintre et son modèle", Georges Braque, 1939
"Le peintre et son modèle", Georges Braque, 1939 Crédits : Burstein Collection/Corbis - Getty

Ce mois-ci paraît aux éditions puf Les arts du XXe siècle de Carole Talon-Hugon. 

Art et conception de l’art

La collection « Une histoire personnelle et philosophique des arts » aux éditions puf est une série d’ouvrages, tous écrits par Carole Talon-Hugon, philosophe spécialiste d'esthétique et professeur à l’université de Nice-Sophia Antipolis, qui se concentre sur les différentes périodes artistiques : Antiquité grecque, Moyen-Âge et Renaissance, Classicisme et Lumières, Modernité.
Le dernier ouvrage, paru le mois dernier, s’intéresse, lui, à l’art contemporain et s’intitule Les arts du XXe siècle.
Dès l’introduction, Carole Talon-Hugon explique qu’on ne peut appréhender l’art sans avoir une certaine conception de l’art, une sorte de nébuleuse théorique qui nous est ordinairement invisible. Cette conception de l’art colle d’ailleurs assez bien à l’art du XXème siècle, où l’œuvre ne se pense pas en dehors de l’idée, où l’histoire de l’art devient une histoire de l’art sans art. 

Les avant-gardes

La première partie de l’ouvrage raconte les avant-gardes du début du siècle.
À vrai dire, l’auteur le rappelle, dès le XIXème siècle, parallèlement à la littérature, au théâtre et à la poésie qui connaissent un renouvellement des formes, ce que Victor Hugo définissait comme le « libéralisme en littérature », c’est-à-dire une volonté d’émancipation de tous les canons académiques, la peinture, elle aussi, remet en cause l’académisme.
Ce mouvement qui se poursuit d’ailleurs au début du XXème siècle, l’année 1900 marquant le début du cubisme analytique de Georges Braque et Fernand Léger, rejoints plus tard par Pablo Picasso. Les cubistes veulent libérer la forme de tout rapport avec le réel, tandis qu’à l’autre bout du spectre, les Fauves Henri Matisse, Maurice de Vlaminck ou encore Georges Rouault, veulent libérer la couleur, c’est-à-dire, pour reprendre les propos de Talon-Hugon, « ne plus l’assujettir à la restitution de l’apparence colorée des objets ». Ce premier moment est tout sauf une remise en cause de l’art en soi, c’est une remise en cause des formes classiques, de normes artistiques jugées dépassées. Il faut attendre quelques années avant que ne s’imposent des remises en cause plus radicales. Le dada d’abord, qui naît à Zurich en 1916, avant de se répandre dans toute l’Europe, invente de nouvelles formes : le collage, la poésie sonore, qui privilégie le son au détriment du sens, l’œuvre multimédia, mais aussi la performance. Dada s’en prend à l’idée d’œuvre, au goût, au pacte tacite entre artiste et public autour de l’idée de plaisir artistique. Le surréalisme, ensuite, qui éclot en France, très influencé par la pensée freudienne, qui s’attaque au principe-même de la poïesis, de la création, en valorisant tout ce que le rationalisme a pu rejeter : les sciences ésotériques, l’occultisme, la folie, mais aussi l’art primitif. Le constructivisme, enfin, qui se développe en Russie à partir des années 1920 avec Vassily Kandinsky, Makhaïl Larionov, Natalie Gontcharova ou encore Casimir Malevitch qui plaident pour l’abstraction et récusent la figuration, l’imitation des choses. Toute cette période est marquée par une profusion de manifestes, de discours sur l’art, de volonté explicite et souvent belliqueuse de rupture avec tout ce qui s’est fait précédemment. 

Multiplication des genres

Dans la deuxième partie de son ouvrage, Carole Talon-Hugon évoque la multiplication des genres artistiques avant d’en venir à la révolution Marcel Duchamp et à son ready-made, qui abolit toute esthétique et se fonde, selon les mots de l’artiste, « sur une réaction d’indifférence visuelle assortie au même moment à une absence totale de bon ou de mauvais goût... en fait, à une anesthésie complète. » Comme le souligne Talon-Hugon : « Le ready-made achève l’effondrement du goût, du talent et du métier, et, plus radicalement, sape l’idée même d’artéfactéité. » Après la Seconde guerre mondiale, la prolifération des mouvements se poursuit et leur succession s’accélère. Talon-Hugon en retient trois lignes dominantes. D’une part, la ligne des avant-gardes formalistes avec l’expressionisme abstrait avec Ad Reinhardt, Marc Rothko ou encore Jackson Pollock, d’autre part, la veine duchampienne avec le pop art, le minimalisme et l’art conceptuel, enfin les héritiers de Dada avec la consécration des performances, happenings, événements, installations, le non-art et l’anti-art. Talon-Hugon revient sur chacun de ces mouvements en essayant d’en livrer le sens et l’intérêt.

Artification et désartification

La troisième et dernière partie, enfin, s’intéresse au dernier quart du XXème siècle et à l’essoufflement de l’art postmoderne qui se matérialise, pour certains, par un retour au passé, et, pour d’autres, par une radicalité encore plus grande. Surtout le label « art » s’étend maintenant à un tout un nouveau champ de productions : photographie, cinéma, masques tribales ou encore graffitis urbains. Dans ce processus d’« artification », concept élaboré par Roberta Shapiro, Talon-Hugon distingue trois groupes : celui des techniques, celui des artefacts sans intention d’art et enfin celui des pratiques ordinaires. À l’« artification » répond pourtant la « désartification », concept élaboré cette fois-ci par Theodor Adorno, concept qui renvoie à l’idée que l’art, au cours du XXème siècle, a été progressivement privé de son caractère artistique. 

La conclusion de Carole Talon-Hugon reste tout de même optimiste ! Il n’y a de fin de l’art, mais seulement une fin de l’idée moderne d’art. Que l’on soit d’accord ou pas, ce livre-ci, Les arts du XXe siècle, et tous les autres de la collection puf valent le détour, c’est certain !

Intervenants
  • philosophe, spécialiste d’esthétique et de philosophie de l’art, professeure à l’Université de Nice-Sophia Antipolis, présidente de la Société française d’esthétique et directrice de la Nouvelle Revue d’esthétique
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