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Les trolls et la brutalisation du débat public

Internet a-t-il inventé les "trolls" ?

5 min
À retrouver dans l'émission

Romain Badouard est maître de conférences et chercheur, il s'interroge sur les mouvements d'opinion, les mobilisations politiques et la participation citoyenne sur internet. Il publie un article sur le site de "La Vie des idées" où il revient sur la violence des débats sur internet...

Les trolls et la brutalisation du débat public
Les trolls et la brutalisation du débat public Crédits : boonchai wedmakawand - Getty

Article de Romain Badouard : Internet et la brutalisation du débat public (La Vie des idées, novembre 2018)

Troll un jour, troll toujours ?

La question que se pose Romain Badouard est une question que nous nous sommes tous déjà posés : l’agressivité qui règne sur internet est-elle propre à l’agressivité de la nature humaine, autrement dit ce qu’on disait hier au PMU, on l’écrit aujourd’hui sur les forums et internet a juste rendu cette agressivité plus visible, ça c’est la première hypothèse. Ou bien internet a-t-il accouché d’une nouvelle forme d’agressivité incontrôlable ? Ça c’est la seconde hypothèse. 

Pour tenter de répondre à cette question Romain Badouard, maître de conférences à l'université de Cergy-Pontoise, chercheur au sein du laboratoire AGORA et auteur du Désenchantement de l'Internet : Désinformation, rumeur et propagande aux Editions FY, revient sur le cyberharcèlement dont a fait l’objet, cet été, Nadia Daam, journaliste et chroniqueuse sur Europe 1. Souvenez-vous ! Nadia Daam avait pris la défense de deux militants féministes victimes eux-mêmes de cyberharcèlement, ce qui lui a valu un déferlement de haine sur les réseaux : menaces de viol, appels au meurtre, divulgation de son adresse personnelle, diffusion des photographies de sa fille accompagnées de l’adresse de son école. Le 3 juillet, le Tribunal correctionnel de Paris a fini par condamner deux internautes anonymes à 6 mois de prison avec sursis et 2000 euros d’amende. La décision est inédite ! Mais le plus frappant, selon Badouard, sont les explications desdits internautes qui soutiennent qu’ils agissaient simplement en « trolls » et que les messages – d’une extrême violence – étaient en fait humoristiques. Drôle d’humour…

Brutalisation sur internet

Ce fait divers, qui ressemble malheureusement à beaucoup d’autres, permet de se poser la question concrètement. Est-ce internet qui a inventé les « trolls » ou bien les « trolls » préexistaient-ils à internet ? Ou peut-être encore, les « trolls » ont toujours existé, mais internet les a rendus beaucoup plus efficaces et beaucoup plus violents. C’est pour cette troisième hypothèse que semblent opter de nombreux observateurs, dont Arnaud Mercier qui dénonce un « ensauvagement » des relations sociales sur les réseaux ou François Jost qui évoque une « démocratisation de la méchanceté ». Romain Badouard, lui, opte aussi pour cette troisième hypothèse, mais mobilise pour tenter de l’expliquer le concept historiographique de « brutalisation » qui désigne initialement un double processus de banalisation et de légitimation de la violence politique dans l’entre-deux-guerres, hérité de l’expérience de la Première Guerre Mondiale. L’idée n’est pas du tout de comparer ce qui est incomparable, mais de reprendre ce concept et de voir comment ce concept peut être opérant pour comprendre ce qui se passe sur la toile.

Causes multiples, responsabilités partagées

En revenant sur de nombreuses études effectuées ces dernières années, Romain Badouard dresse une véritable cartographie des violences sur internet et livre les mécanismes qui les expliquent. Par exemple, concernant la banalisation de la violence dans les conversations politiques, Badouard note que, contrairement à une idée communément admise, elle ne s’explique que très partiellement par l’anonymat des internautes. La banalisation de la violence tient plus à des pratiques culturelles qui sont propres au web, mais aussi à des pratiques sociales quand l’agressivité en ligne se trouve des justifications morales. L’agressivité n’est pas seulement la marque d’un désarroi, elle est aussi souvent une stratégie très efficace pour faire taire l’adversaire en l’intimidant et s’assurer une visibilité maximale afin de mieux véhiculer les arguments que l’on défend. 

Le problème se corse lorsque l’on constate que les plateformes des réseaux sociaux elles-mêmes ne sont pas exemptes de responsabilité, puisque leurs algorithmes, leur design, mais aussi tout leur modèle économique favorisent la propagation de propos provocants, virulents et haineux. 

Les pouvoirs publics tentent bien de réagir en incitant les plateformes à s’investir dans plus de régulation, mais en laissant la main sur ces questions aux seules plateformes, ils prennent le risque – très grave – d’une privatisation des pouvoirs de censure sur internet. 

Du côté des pouvoirs publics, la bonne solution reste à trouver. Reprenant des propositions déjà formulées dans des rapports administratifs, Romain Badouard suggère de s’attaquer au marché de la publicité en ligne. En effet, démonétiser les contenus qui propagent des discours de haine pourrait constituer un frein efficace à leur circulation. Mais cela contraindrait les régies publicitaires et les réseaux sociaux à plus de transparence et à beaucoup de bonne volonté, dont il est difficile de croire qu’ils soient capables.

Enfin et surtout, Romain Badouard en est certain, la lutte contre les discours de haine est l’affaire de tous. Elle interroge notre capacité à répondre aux discours de haine autrement qu’en les discréditant d’emblée, nous obligeant à établir un véritable contre-discours argumenté. 

Vous l’aurez compris, les défis sont immenses et les gens n’auront pas fini de « troller » de si tôt ! Mais en attendant que la toile devienne un havre de paix et d’amour, lisez le remarquable article de Romain Badouard dans La Vie des idées !

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