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Elizabeth Bennet et Jane Bennet dans "Orgueil et Préjugés" de Robert Z. Leonard, 1940

Jane Austen, philosophe du sentiment

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Entre le cœur et la raison, faut-il choisir ? Comment la célèbre romancière britannique, avec sa galerie de personnages et ses intrigues amoureuses, nous permet-elle d’échapper à l’éternelle alternative entre la raison et la passion ?

Elizabeth Bennet et Jane Bennet dans "Orgueil et Préjugés" de Robert Z. Leonard, 1940
Elizabeth Bennet et Jane Bennet dans "Orgueil et Préjugés" de Robert Z. Leonard, 1940 Crédits : Mondadori Portfolio

L’occasion m’est donnée de parler de Jane Austen à cause d’une découverte « historique » (osons le mot !), celle d’un vieil album photo… qui aurait appartenu à sa famille ! Acheté par une passionnée d’Histoire sur eBay, qui comptait seulement y contempler quelques représentations d’aristocrates du XIXème, cet album serait apparemment celui de la famille de Jane Austen.
On y voit par exemple Marianne ou Cassandra, que l’on retrouve dans ses romans, autant de figures qui l’ont inspirée. Certes, cette découverte est une anecdote… mais c’est un bon prétexte pour parler de la célèbre romancière britannique et pour évoquer ce qui ressemble, chez elle, à une philosophie du sentiment. 

Le combat entre la raison et les sentiments

Raison et sentiments, mais aussi Orgueil et préjugés, Persuasion, Mansfield park, Emma, etc. Entre ses écrits de jeunesse et ses grands romans, Jane Austen est aussi célèbre en Angleterre que Shakespeare. Les raisons de ce succès semblent assez simples, on pourrait même les ramener à une seule raison, à ce seul titre : « raison et sentiments »… ou le combat en l’homme entre la tête et le cœur. Soit le combat le plus intime et universel qui soit, celui qui a fait autant couler d’encre à l’eau de rose que nourri les philosophes les plus abstraits… 

En cela, d’ailleurs, Jane Austen sème le doute : on croit lire un roman pour jeunes filles, fait de jeux amoureux et d’intrigues matrimoniales, et on se retrouve avec une leçon de philosophie ! Ou mieux, on lit un roman sentimental tout en recevant une réflexion morale digne d’un Aristote ou d’un Kant.
Quelle est alors sa grande idée à elle, que nous dit Jane Austen de la raison et des sentiments, que nous apprend-elle de la vertu et de ce qui serait une conduite à tenir dans les grandes affaires humaines ? 

« Nous n’existons que par le sentiment »

Dans Persuasion, Jane Austen fait dire à son personnage principal, Anne, « Nous n’existons que par le sentiment ». Que peut-on entendre par là ? Que veut dire « exister par le sentiment » ? Faut-il y entendre une vie de passion irrationnelle, une vie passée sous le coup de l’émotion, tyrannisée par les émotions ? Combat entre la raison et les sentiments, Jane Austen serait-elle si philosophe que ça ? Où sont l’ironie et son réalisme critique tant vantés dans une telle alternative entre le cœur et la raison ? 

Il faut le rappeler : Jane Austen, née en 1775 et disparue en 1817, appartenait à la gentry anglaise, en proie aux questions de mariage, d’héritage, d’argent et de conventions sociales, mais aussi à toute une tradition anglo-saxonne de la sensibilité que l’on trouve chez Hume. Face au vernis social, se jouent en effet chez Hume comme chez Austen une promotion de la passion, du cœur, du sentiment. 

Loin d’être opposé à la raison, ils sont au contraire ce qui lui donne une impulsion, une raison d’être, justement. Car peut-on faire tourner notre raison à vide, sans objet désirable ? Sans sentiments, sans envie, sans désir, peut-on vouloir quelque chose et peut-on utiliser notre raison pour y parvenir ? 

Du bon usage du sentiment 

Lady Susan, c’est l’incarnation extrême chez Austen du désir qui trouve les moyens rationnels d’être assouvi. Tout l’enjeu est alors celui-ci : modérer la sensibilité, entre un trop-plein de rationalité et une absence de raison. Là se trouve la leçon de Jane Austen : en peignant des caractères qui ne cessent de questionner leurs penchants, elle livre un manuel de bon usage du sentiment. Elle tente, autrement dit, de répondre à cette question : comment raisonner tous ces sentiments qui, de fait, gouvernent nos existences ?

Extrait d'un texte de David Hume, Traité de la nature humaine II (1739), Partie III : de la volonté et des passions directes

Rien n’est plus habituel en philosophie, et même dans la vie courante, que de parler du combat de la passion et de la raison, de donner la préférence à la raison et d’affirmer que les hommes ne sont vertueux que dans la mesure où ils se conforment à ses ordres. Toute créature raisonnable, dit-on, est obligée de régler ses actions par la raison et, si un autre motif ou principe lui dispute la direction de sa conduite, elle doit s’y opposer jusqu’à ce qu’il soit totalement vaincu ou du moins mis en conformité avec ce principe supérieur. C’est sur cette manière de penser que la plus grande partie de la philosophie morale, ancienne et moderne, est fondée. Il n’est pas de terrain plus ample, aussi bien pour les arguments métaphysiques que pour les déclamations populaires, que cette supposée prééminence de la raison sur la passion. Son éternité, son invariabilité et son origine divine sont montrées sous le meilleur jour et on insiste aussi fortement sur l’aveuglement, l’inconstance et la nature trompeuse de la seconde. Afin de montrer la fausseté de toute cette philosophie, je m’efforcerai de prouver, premièrement, que la seule raison ne peut jamais être un motif pour une action de la volonté et, deuxièmement, qu’elle ne peut jamais s’opposer à la passion pour diriger la volonté.

Sons diffusés :

  • Bande-annonce du film Raison et sentiments de Ang Lee, 1995
  • Bande-annonce du film Love and friendship de Whit Stillman, 2016
  • Musique de Muzio Clementi, Sonatine en Ut majeur

Bibliographie

Œuvres romanesques complètes I, IIJane AustenGallimard, Bibliothèque de la Pléiade , 2014

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