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Chute de Thibaut Fauconnet lors du 1500m short track (JO de Pyeongchang, 10/02/2018)

JO de Pyeongchang : philosophie des spectateurs de sport

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À retrouver dans l'émission

Que fait-on quand on regarde des épreuves sportives ?

Chute de Thibaut Fauconnet lors du 1500m short track (JO de Pyeongchang, 10/02/2018)
Chute de Thibaut Fauconnet lors du 1500m short track (JO de Pyeongchang, 10/02/2018) Crédits : Mladen ANTONOV - AFP

Vendredi dernier, j'ai regardé la cérémonie d'ouvertures des Jeux Olympiques, dont la 23ème édition, pour ceux qui ne le sauraient pas, a lieu en Corée du Sud. Et en regardant cette cérémonie, mais aussi ce 1er week-end d'épreuves (patinage de vitesse, ski bosses, biathlon, et même curling...), m'est apparue cette évidence : l'inertie du téléspectateur face à tant de sportifs en action. Ou plutôt l'inertie de tant de spectateurs face à quelques sportifs en action... 

Que les écrans et les images nous hypnotisent, oui ; que le sport soit un grand spectacle, encore oui, d'autant que les techniques pour filmer et mettre en scène le sport ont évolué... mais regarder du sport, c'est-à-dire littéralement : poser seulement les yeux sur des personnes, elles, en pleine action, ça paraît presque un comble. Le comble de la passivité face à l'activité, le comble de la passivité totale face à la pure activité. Mais ne se passe-t-il vraiment rien quand on regarde du sport ? 

On est très prompts à critiquer tous les amateurs de foot, des buveurs de bières affalés sur leurs canapés, à sourire de tous ceux qui aiment à paresser et s'endormir à chaque étape du Tour de France, ou à pointer du doigt tous les moqueurs qui attendent la chute à chaque saut de patinage artistique alors qu'eux, ne prennent aucun risque dans leur intérieur douillet, à l'abri de tout obstacle. Facile de ne rien faire, de ne pas s'éprouver quand les autres sont en pleine épreuve. Mais est-il si facile de ne pas s'éprouver ? De renoncer à agir ? D'accepter de seulement pâtir ? Là est le paradoxe : ne rien faire semble, à bien des égards, une décision, un engagement, un investissement même. 

D'autant plus quand on regarde, à la suite, le même parcours, la même descente avec les mêmes obstacles, les mêmes virages et tremplins, les mêmes enjeux de vitesse, la même recherche du geste parfait, effectués par des athlètes à la chaîne... D'autant plus quand cette répétition se voit interrompue par un incident ou un accident, comme ce qu'a vécu Thibaut Fauconnet samedi 10 février, lors du patinage de vitesse se prenant en plein visage un patin... 

Que se passe-t-il quand tout se passe sous nos yeux ? Que fait-on quand on ne fait rien ? On a beaucoup écrit sur le sport : sur des sports en particulier (course, marche, boxe, etc.), sur le sport en général (le corps sportif, la finalité sportive et la nature de l'activité sportive, en témoignent les travaux d'Isabelle Queval ou Georges Vigarello), sur le fait que le sport n'est pas qu'un exercice physique mais aussi spirituel (voir les Essais de philosophie du sport par Denis Moreau et Pascal Taranto), et on s'est aussi servi du sport comme mise en scène de concepts (Sartre et le football ou Deleuze et le tennis, par exemple). 

Mais qui a écrit sur les spectateurs du sport, sur ceux qui ne le représentent pas ou ne le rendent pas présent, mais participent de son omniprésence, sur ceux qui le font vivre mais sans en faire ? Il faudrait développer une philosophie du spectateur de sport, pas un éloge ni une critique de la paresse... Non : une véritable réflexion sur l'enjeu de ce regard spécifique qui s'engage à ne rien faire. 

Ce spectateur est-il impartial, comme chez Adam Smith, « grand juge et arbitre de conduites » ? Est-il un spectateur engagé, comme Raymond Aron, pris par le jeu, avec ses favoris, mais à distance ? Est-il un spectateur de l'art, un « regardeur », sachant que le sport a tout d'une performance théâtrale aussi, avec son unité de temps, de lieu et d'action ? Ou un spectateur façon Hume, capable, par sympathie, d'éprouver les plaisirs et douleurs des sportifs ? 

Peut-être un mélange, mais la vraie question est là : peut-on être un simple spectateur ? Ni engagé, ni sympathique, ni impartial, un spectateur ? Regarder du sport nous pousse à cette drôle d'idée : 

revendiquer la pure passivité du spectateur. Et pousse aussi à cette hypothèse : et si n'être qu'un simple spectateur, c'était vraiment ne rien faire, mais faire aux sportifs quelque chose ? Les obliger, eux, à en faire toujours plus, pour nous mais sans notre secours ? 

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