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La découverte de la philosophie

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À retrouver dans l'émission

La rentrée... : les feuilles qui jaunissent, les jours qui raccourcissent, les bogues qui tombent des marronniers. Mais c’est aussi, pour toute une classe d’âge qui atteint la classe de terminale, la découverte d’une matière nouvelle, inconnue et étrange : la philosophie.

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Photo : Alto/Jerome Gorin Crédits : Getty

La philosophie comme une gestation

Cette découverte par des milliers d’élèves de cette matière nouvelle, c’est aussi la rencontre de leurs nouvelles classes par des centaines de professeurs. Le professeur de philosophie, en effet, n’a que des classes de terminales : chaque année, il rencontre ses élèves pour la première fois, et sait qu’il ne les reverra pas l’an prochain. Il n’a pas, comme le professeur d’histoire, des élèves qu’il a déjà eu l’an dernier, ou deux ans auparavant. Il sait que son temps est limité. Il a un an, et même moins, plutôt 9 mois : 9 mois de gestation pour faire naître quelque chose en eux, qui n’existait pas auparavant, ou plutôt qui avait toujours existé mais dont ils n’étaient pas conscients. La philosophie a à voir avec la gestation et l’accouchement, on le sait depuis Socrate, qui aimait à rappeler qu’il était fils de sage-femme.

La philo, une mission sacrée !

C’est à ces professeurs de philosophie, et à leur mission sacrée, que je voulais rendre un petit hommage aujourd’hui. Une mission ? Et oui, pour un grand nombre d’entre eux, l’entrée en philosophie était une entrée en mission. Une mission impossible, où le message risque fort de s’autodétruire dans 9 mois ; mais aussi peut-être une mission évangélique, où l’on répand ce drôle d’évangile qu’est la philosophie, où l’on essaie de faire naître à eux-mêmes des jeunes gens et des jeunes filles. Le plus souvent, statistiquement, cela n’arrive pas : le professeur n’est pas bon, l’élève n’est pas réceptif. Mais quand cela arrive, il n’y a peut-être rien de plus bouleversant, que cette conscience jeune qui accède à une dimension nouvelle de la vie et de la pensée.

La philosophie ou le pourquoi du monde

Mais de quoi s’agit-il ? La philosophie est cette discipline étrange qui entend répondre aux grandes questions que se pose l’espèce humaine au moyen de la raison. Bien sûr, la raison, la faculté de raisonner, est à l’œuvre dans les sciences, au moins depuis Galilée. Mais les sciences se servent de cette raison pour expliquer comment fonctionne le monde ; la philosophie, elle, essaie, à l’aide de cette même raison de comprendre le pourquoi du monde, son sens, et non son fonctionnement, son comment. Elle est une exigence de rationalité, mais souvent cette exigence s’avère impossible à maintenir jusqu’au bout.
Socrate reconnaît que tout ce qu’il sait, c’est qu’il ne sait rien.
Platon a recours aux mythes pour expliquer les choses les plus mystérieuses de la réalité. Wittgenstein écrit qu’au-delà de notre langage, il y a quelque chose qui ne peut plus se dire, mais seulement se montrer. « C’est le mystique », écrit-il.
Pascal déclare qu’il y a un ordre de la charité qui est différent de l’ordre de la raison et supérieur à lui, auquel la raison ne donne pas accès.
Heidegger, voyant que la raison calculante est en train d’amener à la dévastation du monde par la technique, déclarera que « seul un dieu peut nous sauver ». Que l’exigence d’une compréhension rationnelle du monde soit condamnée à échouer ne doit pas nous empêcher de continuer à la porter, à essayer. C’est le sens de la démarche philosophique depuis 2500 ans qu’elle se prolonge, exigence trop élevée, qu’on ne peut satisfaire pleinement mais à laquelle nous ne renonçons pas. Que le sens de notre présence sur terre soit accessible à la raison, à la pensée, c’est là l’espoir fou qui anime la philosophie.

Rencontrer la philo à 17 ans, est-ce trop tard ?

Et c’est cette petite flamme vacillant dans la nuit que le professeur de philosophie, à chaque rentrée, va essayer de maintenir allumée, ou de ranimer en chacun de ses élèves. Peut-être arrive-t-il trop tard. Dix-sept ans, c’est très jeune, mais n’est-ce pas déjà un âge très avancé, une période de temps déjà longue où ont pu se sédimenter les préjugés, les ignorances, le prêt-à-penser de notre époque ? Que peut un seul professeur, une seule matière, en neuf très courts mois, contre le travail de dix-sept ans et de toute une société, des parents, des amis, de la télévision, des réseaux sociaux ? Sans doute pas grand-chose. Et pourtant la République a estimé que c’est à cet âge-là que les jeunes garçons et les jeunes filles devaient être mis en contact de la philosophie et de professeurs de philosophie. Elle a estimé que quelque chose pouvait se passer. Oui, le miracle peut avoir lieu. Au cours des neuf mois que dure une année de terminale, le professeur de philosophie peut réussir à apprendre à des jeunes gens à raisonner, à penser, à utiliser des arguments, à se servir de leur faculté de penser ; il les préparera au baccalauréat mais peut-être aussi plus largement au dur métier de vivre ; il éveillera en eux une petite étincelle, l’étincelle de quelque chose, d’autre chose que ce dans quoi ils vivent. Alors, quand ce miracle a lieu, le professeur de philosophie fait en toute légalité ce qui avait valu la mort à Socrate : il se fait le corrupteur de la jeunesse, en introduisant de nouveaux dieux dans la cité.

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