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La dictature de l’ego

La dictature de l’ego

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Le philosophe Mathias Roux publie un essai en forme de réquisitoire contre la folie narcissique de notre époque et une ébauche de solution pour sortir de ce "Tout à l’ego" !

La dictature de l’ego
La dictature de l’ego Crédits : Westend61 - Getty

Ce mois-ci paraît aux éditions Larousse La dictature de l’ego : en finir avec le narcissisme de masse de Mathias Roux.

Maladie de l’époque

Deux mots, d’abord, sur l’auteur. Mathias Roux est normalien et agrégé de philosophie, il est l’auteur de nombreux ouvrages, dont l’excellent Socrate en crampons, une introduction sportive à la philosophie, qui avait, à l’époque, reçu le Prix de l’Essai décerné par la rédaction de l’Express.
Son nouveau livre part d’un constat simple et porte bien son titre. Il est à la fois un réquisitoire contre la folie narcissique de l’époque et une ébauche de solution pour sortir de ce « Tout à l’Ego ».
Le narcissisme dont il est question dans cet ouvrage, je cite l’auteur, « désigne l’hypertrophie actuelle du Moi qui se manifeste par l’intérêt, chez de plus en plus d’individus, pour la mise en images et en scène de soi, par l’importance accordée à l’affirmation de leur singularité considérée comme une valeur en soi et par une sorte de revendication générale d’eux-mêmes qui les rend très sensibles à tout ce qui pourrait se présenter à leurs yeux comme une atteinte au respect qu’ils estiment leur être dû. » Fin de citation. Signe absolu de cette hypertrophie du Moi pour Mathias Roux ? La prolifération indécente des ouvrages de développement personnel qui, au mieux, proposent à nouveaux frais un mélange souvent mal restitué de proverbes et de maximes qui ont traversé les siècles, au pire, inventent un tas de nouvelles expressions parasites qui ne renvoient à peu près à rien : se connecter à sa vie intérieure, se réconcilier avec soi-même, avoir le courage d’être soi, se comprendre pour mieux s’accepter, etc.
En fait, on est loin de la libération et de l’émancipation promises. Tous ces discours créent plutôt une dépendance d’un genre nouveau et témoignent d’un mal-être généralisé. 

Le « Je » mesure de toute chose

À ce stade quelques clarifications s’imposent. La critique que propose Mathias Roux est loin des habituels poncifs sur la « montée de l’individualisme ». Ce qui est en cause, ça n’est pas l’individualisme en soi, c’est plutôt son excroissance, l’une de ses pathologies ou dérives qu’est le narcissisme. Ce narcissisme n’est pas un excès d’individualisme, c’est, au contraire, un manque de maturité de projet historique que l’individualisme représente. Il est ce mélange d’égoïsme, d’égocentrisme et d’égotisme qui s’est transformé peu à peu en dictature de l’ego au double sens du génitif : la dictature que la survalorisation de l’ego exerce sur la société et la dictature exercée par son ego sur l’individu lui-même. Or cette dictature n’est pas seulement omise, elle est encouragée par la société capitaliste qui propose à chaque étape de la vie de mettre en scène le Moi.
Cette mise en scène est évidemment très perceptible sur les réseaux sociaux, lieux privilégiés de l’autoportrait immédiat qui permet un dédoublement de soi-même impossible en temps ordinaire, même devant une glace. Face au miroir, je me regarde, mais je ne peux pas me voir en train de me regarder, prodige rendu possible grâce au selfie ! Tout se partage en permanence pour mieux se prouver que moi, moi, à force de vues et de likes, j’existe bien. Même histoire pour l’engagement politique. Tout se vit à la première personne du singulier, c’est moi qui sens, c’est moi qui vois, c’est moi qui suis Charlie, qui suis en terrasse, qui suis contre ou pour telle ou telle chose. Même histoire aussi pour le rapport au corps. Toutes les anciennes coutumes de tatouage, piercing ou autre qui étaient une manière de s’identifier à un groupe ou marquaient un rite de passage, sont maintenant une customisation personnelle qui tend à inventer une symbolique personnelle. Je me marque pour inventer ma marque. De tous ces phénomènes, Mathias Roux retient qu’il s’agit d’un storytelling à grande échelle où chacun devient le metteur en scène de sa propre existence qui se veut tout à fait originale, alors qu’elle ne reproduit que la mode de l’époque. Derrière se cachent pourtant quelques réalités sombres : la peur de vieillir, le relativisme, la préférence pour l’énoncé que pour la vérité. Le « Je » est devenu la mesure de toute chose : on est fier par principe, fier d’être soi, fier dès lors qu’il n’y a plus aucun motif d’avoir honte ! En invoquant Christopher Lasch, auteur de La Culture du narcissisme, et en l’analysant, Mathias Roux en vient donc à la conclusion suivante : le néo-narcissisme relève d’un excès de liberté associé à la désaffiliation sociale de l’individu. Je cite : « Le narcissisme est donc la conséquence de l’impossibilité de répondre à une injonction paradoxale : Jouis de ta liberté dans un monde qui rend impossible d’acquérir les moyens de ton autonomie ! »

Que faire ?

Mais alors que faire ? Résister ! Et pas n’importe comment. Mathias Roux propose une critique magistrale et fine de tous les mensonges du développement personnel en les confrontant aux visions des plus grands philosophes. Ce qu’il faut c’est un peu moins de bêtise et d’infantilisation, beaucoup plus de philosophie, car les philosophes ont tous quelque chose à dire sur le Moi et, en premier lieu, que le Moi est un mirage dans lequel on se perd à trop vouloir le comprendre. Pour Mathias Roux, le narcissisme nous détourne de nous-mêmes, le Je du sujet est capté par le Moi, lui-même happé par le regard de l’autre. Dans La dictature de l’ego : en finir avec le narcissisme de masse, paru ce mois-ci aux éditions Larousse,  Mathias Roux est clair. Il faut vite remplacer la formule « Aie le courage d’être toi-même » par la maxime des Lumières « Sapere aude », « Aie le courage de te servir de ton entendement ! »

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