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La mort sera votre Dieu

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Comment expliquer que des jeunes, dans nos sociétés, rêvent de tuer, tout en se tuant eux-mêmes ?

j’aimerais ici me faire l’écho d’un débat entre Hélène L’Heuillet, psychanalyste et professeure de philosophie à la Sorbonne et Farhad Khosrokhavar, chercheur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, dans le numéro d’octobre de Philosophie Magazine. Hélène L’Heuillet vient de faire paraître un essai chez Albin Michel qui s’intitule Tu haïras ton prochain comme toi-même. Cet essai propose une lecture lacanienne de la pulsion de mort qui anime les jeunes candidats au djihad. De son côté, Farhad Khosrokhavar vient de signer un essai aux éditions du Seuil, co-écrit avec Fethi Benslama et intitulé Le Jihadisme des femmes. Pourquoi ont-elles choisi Daech ?, où les deux auteurs essayent d’expliquer pourquoi des jeunes filles sont séduites par une idéologie qui les considère comme des êtres inférieurs à l’homme.

La problématique est posée dès le début de l’entretien : « Comment expliquer que des jeunes, dans nos sociétés, rêvent de tuer, tout en se tuant eux-mêmes ? »

La réponse d’Hélène L’Heuillet, déformation professionnelle oblige, est une réponse essentiellement psychanalytique. Je la cite : « À l’époque de Freud, la morale commune était encore dirigée par l’injonction évangélique « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Bien sûr, cette éthique recelait énormément de haine. Ce qui a changé, c’est que, aujourd’hui, un discours de haine se lève dans nos sociétés, sans aucun refoulement. » Puis un peu plus loin : « Ce que l’on apprend de très profond, avec la haine djihadiste, c’est qu’il est impossible de haïr l’autre sans se haïr soi-même. La haine de soi porte à la haine de l’autre, car je n’ai plus rien à perdre quand je me hais. Destruction et autodestruction s’enchevêtrent et se réalisent dans l’attentat suicide. »

Ce que soutient Hélène L’Heuillet, c’est que cette haine de soi-même et de l’autre vient d’une décrédibilisation plus générale du langage, notamment par le politique. Les mots ne semblent plus avoir de sens. Parce que je ne peux plus dire, parce que je n’arrive pas à dire, parce que même quand je dis, je ne suis pas entendu, je passe à l’acte.

La réponse de Farhad Khosrokhavar, elle, fait une synthèse très intéressante entre sociologie et psychanalyse. Je cite : « La haine des djihadistes est d’abord un retournement de la haine supposée que la société leur voue. Celui que j’appelle le héros négatif inverse les valeurs admises, dans un processus de victimisation rancunière qui légitime sa haine. L’indignité, à l’issue d’une transmutation magique, se transforme en une dignité supérieure, par le truchement de la mort. C’est parce qu’il ne craint pas de mourir que le djihadiste se considère comme supérieur. »

Ce que souligne ici Farhad Khosrokavar est autrement plus profond, il rend aussi son geste à celui qui tue et se tue. Celui qui est prêt à tuer et mourir n’a rien trouvé dans la modernité qui puisse le satisfaire, il ne voit pas le sens, ni de son existence, ni de celle des autres, il cherche, par sa mort, à donner du sens. Cette image du « héros négatif » est très juste, dans la mesure où elle fait appel à des notions qui nous sont en réalité très proches et notamment cette qualité du héros, qui est capable de sacrifice. Mais seulement, dans une sorte de renversement morbide, ici le héros ne meurt pas pour que les autres vivent, il meurt pour que les autres meurent avec lui.

C’est ici que tout le débat, cette fois-ci philosophique, autour de la question de savoir si le djihadisme est un nihilisme ou non prend toute son épaisseur. Le djihadisme peut-il être comparé aux autres mouvements nihilistes, comme par exemple ceux qu’a connus la Russie dans la seconde moitié du XIXème siècle, là où le nihilisme est né ? Ou faut-il y voir la manifestation d’un phénomène religieux, d’une idéologie nouvelle ? Pour répondre à cette question, il faut se pencher sur la définition du nihilisme. Nihilisme vient du mot latin « nihil », qui signifie « rien ». Le nihiliste nie toutes les valeurs, les croyances, les réalités substantielles. Le nihiliste ne croit-il donc en rien ? Pas si sûr. Pour essayer de répondre à cette question il faut réentendre cette fameuse phrase prononcée par Mohammed Merah, qui aurait été inspirée de la formule de Ben Laden : « La mort je l’aime, comme vous aimez la vie ». C’est ici que se trouve le point de basculement. La mystique djihadiste repose essentiellement sur la mort. Elle pousse jusqu’à la rupture le matérialisme de la modernité. Cette rupture, cependant, était déjà celle des nihilistes russes, analysée avec brio par la chercheuse Anna Geifman, dont l’ouvrage principal donne la réponse à la question : « La mort sera votre Dieu ».

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