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La philosophie doit-elle chuter de sa tour d'ivoire ?

La philosophie doit-elle chuter de sa tour d'ivoire ?

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Avec la crise du covid, beaucoup ont souhaité voir émerger une philosophie souple, dans l’air du temps, décloisonnée, à même de répondre aux questions du moment. Il faudrait en finir avec la philosophie dans sa tour d’ivoire. Mais, en fait, pourquoi ? Au fond, que veut-on de la philosophie ?

La philosophie doit-elle chuter de sa tour d'ivoire ?
La philosophie doit-elle chuter de sa tour d'ivoire ? Crédits : CSA Images - Getty

Si le déconfinement n’a pas changé grand-chose à ma vie, puisque je suis toujours en télétravail, en réunion Zoom ou sur WhatsApp, avec ma fille à côté, je dois reconnaître qu’avoir mis les pieds dans un parc et avoir bu une bière en terrasse m’a fait beaucoup de bien.
Au fond, je suis encore coincée dans cet entre-deux, en déconfinement progressif et avec des rappels du monde d’avant. Par contre, en ce qui concerne le monde d’après, je l’attends toujours, et j’ai beau essayer de l’imaginer, et surtout de le penser, rien ne vient… alors,  après, c’est quand ? Et surtout, c’est quoi ? Faut-il vraiment essayer de le penser ?

La philosophie doit-elle être bouleversée ? 

Vendredi dernier, le journaliste Nicolas Truong analysait dans un long papier du Monde comment la pandémie avait bouleversé la philosophie politique en lui imprimant, notamment, un tournant écopolitique. Toutefois, il commençait également son papier par ce constat : le confinement a aussi correspondu au confinement de la pensée et beaucoup ont vu, dans cette crise, la confirmation de thèses bien antérieures au covid. 

Je ne remets pas du tout en question ce double constat, cette ambiguïté de l’événement qui met au jour à la fois du même et du différent. Mais je me suis questionnée : à quoi pouvait-on s’attendre en termes de pensée ? Devait-elle, elle aussi, être bouleversée ? Devait-elle abandonner ses concepts et en forger d’autres ? Etait-ce aux philosophes de penser, voire d’imaginer, le maintenant et l’après ? À quoi servent les grilles de lecture conceptuelle si elles ne résistent pas aux événements ? 

Je ne prétends pas répondre à la question, c’est une question difficile, complexe, historique, méthodologique, mais elle touche à un point qui me trouble particulièrement : le souhait, que j’entends régulièrement, de voir émerger une philosophie souple, dans l’air du temps, décloisonnée, sur le terrain, à même de répondre aux questions du moment. Il faudrait en finir avec la philosophie dans sa tour d’ivoire. Mais, en fait, pourquoi ? 

Décloisonnée, pratique, actualisable, et j'en passe...

Je dois dire que cette idée d’une philosophie décloisonnée, qui aurait chuté de sa tour d’ivoire, idée que j’ai moi-même rabachée sans l’interroger, me met aujourd’hui dans tous mes états. Car, au fond, quel est le problème dans le fait de défendre une philosophie surplombante, au-delà des événements, intemporelle ? Pourquoi faudrait-il à tout prix que la philosophie soit pratique, dans tous les sens du terme, la fameuse philosophie de terrain, ouverte, modifiable, transversale, applicable, actualisable et j’en passe ? 

En fait, ce qui me frappe dans cette demande, c’est tout un ensemble de choses : 

  • d’abord, c’est qu’elle présuppose que la philosophie ne l’aurait jamais été jusqu’ici, décloisonnée, pratique ou souple, comme si elle n’avait existé que dans un lieu et sous une seule forme…  ce dont témoigne d’ailleurs cet article qui évoque la biopolitique encore actuelle de Foucault ou la présence entre anthropologie et philosophie de Lévi-Strauss ; 
  • ensuite, ce qui me frappe, c’est que cette demande réactive précisément une opposition qui n’a pas vraiment lieu, entre théorie et pratique, comme si la théorie n’avait pas une visée pratique et inversement, ce que l’histoire de la discipline contredit, entre les exercices spirituels des Antiques, l’existentialisme et la phénoménologie, on a à peu près de quoi faire ; 
  • enfin, et surtout, il n’y a rien de plus contradictoire que la philosophie de terrain : elle se lit, elle est même parfois jargonnante et répétitive, tout en condamnant la théorie, elle est pétrie de principes tout en poussant à aller voir ailleurs, demandant tout à la fois d’être un guide et un suiveur...

Une question d'air 

Voilà le paradoxe : la philosophie devrait pouvoir s’élever tout en se mettant à nos pieds, être dans l’air du temps mais pas en l’air. Est-ce qu’on ne lui demande pas l’impossible ?
Au fond, et c’est tout le problème, que veut-on de la philosophie ? On dit beaucoup qu’elle n’est pas une aide, une consolatrice, qu’elle ne donne pas la recette du bonheur. Et c’est vrai, la philosophie n’est pas une amie, à égalité, elle est bien au-dessus.
Mais je ne crois pas non plus qu’elle soit là pour voir loin, pour penser l’après, pour l’anticiper, ou pour donner la force intellectuelle d’affronter le présent.
Contre toute attente, je suis attachée à quelques concepts classiques, et pas à d’autres, et je les utilise et les réutilise justement parce qu’ils ont été forgés en surplomb, capables d’être dans le coup mais pas à la mode ni à l’avant-garde.
Je suis pour la philosophie de la tour d’ivoire, si tant est qu’elle existe, qui ne prétend pas être au même niveau que le reste. 

Chanson : I Muvrini, "Chanson d'après" 

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