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Une famille new-yorkaise devant la télévision

La télévision dans nos pensées

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(Presque) toujours autant regardée, la télévision est-elle encore d’actualité pour les philosophes ?

Une famille new-yorkaise devant la télévision
Une famille new-yorkaise devant la télévision Crédits : by Yvonne Hemsey - Getty

Comme toutes les années, à la fin du mois de janvier, Médiamétrie rend son rapport annuel sur l’année passée de la télévision… Chose intéressante : si nous ne sommes plus collés à son écran, chez nous, nous la regardons presque toujours autant, si elle n’est plus l’élément central qui nous attache à notre lieu de vie, c’est elle désormais qui nous suit, nous accompagne (en streaming, replay ou VOD). Au-delà de la question des médias dont la télévision serait, par métonymie, le symbole, l’occasion est donnée de se demander quelle place, la télévision elle-même, et elle seule, prend-elle aujourd’hui et quelle place lui accorder dans nos pensées… 

On ne peut parler télé sans évoquer Pierre Bourdieu et sans écouter au moins quelques secondes de ses deux cours au Collège de France donnés sur le sujet en 1996 et enregistrés à la télé, comme une mise en abîme de son propre objet de réflexion. 

Il faut d’ailleurs remarquer que la plupart des essais sur la télé viennent de sociologues. Soulignant la mise à distance produite par l’écran, alertant, comme Bourdieu, sur la censure ou la logique de l’audimat, ou mettant en avant la démocratisation de l’information grâce à la diffusion des images, leur attention porte sur les mécanismes de la télévision : qui la regarde et comment ? Qui la fait et comment ? 

Mais qu’en est-il du côté des philosophes ? Que leur a inspiré cet objet même, cet objet fou dans lequel « ça parlait » et grâce auquel le monde s’invitait chez soi ? Et ces réflexions ne sont-elles pas complètement dépassées ? 

Alors que Bourdieu s’inquiétait en 1996 de la censure et de l’audience, la même année, Jacques Derrida s’inquiétait, quant à lui, de son homogénéisation, sans avoir rien contre elle pour autant. Dans des entretiens avec Bernard Stiegler, entretiens datant de 1996 eux-mêmes et filmés, Derrida revient aussi sur ce risque de nivellement, mais sous la forme de l’enfermement : comment comprendre que le monde s’invite chez soi, que l’autre s’invite chez soi, mais qu’on l’enferme chez nous, dans notre cadre et notre vision ? 

Paradoxe, comble même, de la télévision : l’ouverture au monde que permet la télévision n’est pas une ouverture, mais un isolement. Mais que dire aujourd’hui quand le monde n’est plus chez soi, mais dans sa poche ? Que dire quand ce n’est plus la télévision qui structure, organise et régente notre espace et temps domestiques, mais quand c’est elle désormais qui nous suit, qu’on l’organise, nous, qu’on la regarde quand on veut et qu’elle n’est plus la seule image qui s’impose à nous ? 

C’est à Jean Baudrillard que l’on doit, notamment dans L’échange symbolique et la mort, 20 ans avant Bourdieu et Derrida, en 1976, d’avoir fait de l’image rendue par la télévision le symptôme, non pas des médias, ou du nivellement, mais de notre rapport à la réalité et de sa médiation par l’image. 

On pourrait même dire que la télévision constitue un fil dans sa pensée. D’autant que celle-ci ne s’est jamais arrêtée, et encore moins maintenant qu’elle est sans cesse avec nous… 

C’est peut-être là l’actualité de la télévision, son paradoxe actuel : sa présence continue, mobile, diffuse, ne rend pas plus présents la réalité et le monde, elle ne les fait pas exister, mais ne fait que révéler un peu plus leur absence. L’introduction du monde chez soi, avec soi, ne serait donc qu’un leurre… c’est encore à voir !

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