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Le tribunal de l’opinion doit-il rendre justice ?

57 min
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Nous interrogeons aujourd'hui la notion de tribunal médiatique et de sa remise en question voire de sa condamnation. Entre tribunal "autoproclamé", confusion entre justice et opinion et sacralisation de l'opinion publique, faut-il attendre de ce tribunal qu'il soit juste ?

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justice Crédits : Getty

Peut-être l’avez-vous remarqué, avec l’affaire autour de Roman Polanski ou le procès, en cours, de François Fillon, on entend beaucoup cette idée de tribunal : tribunal médiatique, tribunal d’opinion, ou tribunal populaire. C’est une des grandes lignes de défense de ces figures accusées par les foules : dénoncer, en retour, ce tribunal, informe, violent, fluctuant, autrement dit son injustice. Est-ce un reproche valable ? Faut-il attendre de ce tribunal qu’il soit juste ? 

Un tribunal « autoproclamé »

Quand les affaires ont entraîné la chute dans les sondages de François Fillon en pleine campagne présidentielle, quand Roman Polanski a décidé de ne pas venir aux Césars, ils ont tous les deux invoqué et accusé ce tribunal de l’opinion qui opère en dehors des cours de justice. Et on a pu entendre cette inquiétude : la substitution de ce tribunal à une justice en bonne et due forme. 

L’argument n’est pas nouveau : depuis l’apparition du concept d’opinion publique au XVIIIe siècle, on reproche à ce tribunal "autoproclamé", pour reprendre le terme de Polanski, de faire justice sans foi ni loi, c’est-à-dire sans faire appel à une tierce autorité, extérieure et surplombante, ni à une procédure ou des règles bien définies. 

Le problème est là, clair et implacable : la justice, en dehors d’un cadre légal, est-elle encore juste ? Le présupposé qui s’y loge, est tout aussi clair et implacable : seul un cadre légal serait le garant de la justice, le reste ne serait que condamnation inique et lynchage monstrueux.

Je comprends ce problème et ce présupposé. Mais ils m’étonnent quand même car ils laissent penser qu’il y aurait une équivalence, admise et voulue, de visée entre tribunal de l’opinion et tribunaux, qu’ils feraient la même chose, qu’ils auraient la même finalité. Mais est-ce si sûr ? Est-ce vrai que l’on attend de l’opinion publique qu’elle condamne ou relaxe le fait la justice ? 

Confusion entre opinion et justice

Substitution d’un tribunal à l’autre, identification de l’opinion publique à une cour de justice… les discours actuels mettent l’accent, soit pour la condamner soit pour l’expliquer et la justifier, sur la similitude entre ces deux instances. 

Certes, l’opinion publique juge, mais rend-t-elle des jugements, envoie-t-elle en prison ? Certes, l’opinion publique ostracise, stigmatise, mais a-t-elle une valeur aussi claire et figée qu’un arrêt de justice, écrit noir sur blanc, gravé dans le marbre ? 

Ce qui est troublant quand on identifie le tribunal de l’opinion à un tribunal de justice, c’est qu’on a en tête de condamner l’opinion publique en la renvoyant à ses tensions inextricables (qui est-elle, qui représente-t-elle, comment opère-t-elle ?) et en pointant ainsi sa puissance illégitime. Mais pourquoi opposer opinion et justice ? Pourquoi vouloir légitimer l’opinion publique aux mêmes conditions que la justice ?  

Quand on se penche sur l’histoire de cette notion, sa dimension juridique, judiciaire, de justicier n’est pas sa finalité. Elle est une puissance politique, de contre-pouvoir étatique ou de délibération collective, elle est une puissance sociale, elle a aussi une dimension morale puisqu’elle décide des honneurs et déshonneurs… mais elle ne se confond pas avec la justice. Comment en est-on donc venu, critiques comme partisans, à attendre de l’opinion publique qu’elle fasse la justice ? 

Sacralisation de l’opinion publique 

De l’opinion publique, on attend aujourd’hui qu’elle décide : on la jauge, on la scrute, on l’évalue. Puissance incontestable, est-elle pour autant la seule et l’unique puissance ? C’est le paradoxe de cette condamnation de l’opinion publique : on la sacralise, on en fait un organe politique indéniable, un dieu social, et donc, la voix de la justice. 

Et c’est ce qui me frappe aujourd’hui : cette surestimation de l’opinion publique va de pair avec la dévaluation des autres institutions, comme celle de la justice. C’est le vrai problème car, si on attend du tribunal qu’il opère en dehors des cours, que veut dire de la justice ? Est-on convaincu qu’elle ne fait plus son travail ? Voilà ce qui m’inquiète : non pas qu’on s’interroge sur la justesse de l’opinion publique, mais qu’on n’attende plus grand-chose de la justice en tant que telle.  

par Géraldine Mosna-Savoye

Sons diffusés : 

  • Intervention de Natacha Polony, France Inter, Le grand face-à-face, novembre 2019
  • Interview de Bruno Retailleau, France Info, 22/01/2020
  • France 2, Envoyé Spécial, Secrets de sondage, 2017
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