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Comment pense un savant ?

Comment pense un savant ?

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Papiers, ordinateurs ou feuilles volantes, le lieu où le chercheur consigne ses idées et ses expérimentations modifie le sens de ses réflexions. Exemple avec le cas du physicien Georges-Louis Le Sage qui, dès le XVIIIème siècle, a soulevé la question posée par Foucault de l’archéologie du savoir.

Comment pense un savant ?
Comment pense un savant ? Crédits : FernandoAH - Getty

Des cartes à jouer pour penser 

C’est un livre que j’ai adoré dont je vous parle ce matin : Comment pense un savant ? Un physicien des Lumières et ses cartes à jouer_._Il paraît dans l’excellente et jolie édition d’Anamosa, et pose une question passionnante.
Cette question, c’est Jean-François Bert qui la pose à partir du cas d’un scientifique peu connu mais tout à fait original, Georges-Louis Le Sage.
Georges-Louis Le Sage, pour vous faire une petite présentation, est un physicien et mathématicien de Genève, né en 1724 et mort en 1803.
Son idée qu’il pensait révolutionnaire, mais qui a surtout été vue comme une mauvaise application des principes de Newton, concernait la gravité et plus précisément les « corpuscules ultramondains », de petits éléments de matière censés mettre en mouvement les corps célestes par un effet de compression. 

Mais si Jean-François Bert s’est penché sur le cas Le Sage pour se demander « comment pense un savant ? », c’est moins pour le fond de sa théorie que pour sa méthode, très originale.
Pour consigner ses découvertes, ses expérimentations et ses hypothèses, Le Sage n’avait en effet pas recours à des feuilles ou des carnets, mais à des cartes à jouer… Ce qui peut paraître fou aujourd’hui, mais était courant à l’époque, c’est d’ailleurs ce que faisait aussi l’un de ses contemporains, Jean-Jacques Rousseau… 

Où enregistrer ses recherches ? 

Au milieu du XVIIIème siècle, les savants écrivent sur des bandelettes, des feuilles volantes, des fiches ou encore sur le verso des cartes à jouer.      
C’est une pratique qui complète, puis finit par remplacer l’écriture sur un carnet ou sur un registre. Avec la carte, puis la fiche, il devient possible, bien plus facilement qu’auparavant, d’accumuler, d’organiser, de classer, de transférer, de partager des informations nécessaires à tout travail de recherche.       
Jean-François Bert

Deux savants genevois ont fait l’expérience de ce geste singulier : Jean-Jacques Rousseau qui a rédigé ses Rêveries du promeneur solitaire sur le dos de plusieurs cartes à jouer, se servant de celles-ci comme une sorte de bloc-notes qu’il pouvait emporter partout et qui lui permettait de réduire le temps entre l’idée et l’écriture de l’idée sur le papier. Et donc, il y a Georges-Louis Le Sage qui a fait des cartes à jouer une véritable méthode d’enregistrement, de classement et de partage du savoir. 

35 000 cartes à jouer au total composent ses archives.
Notes, citations, réflexions ou témoignages de ses découvertes, ce fond est massif, dense et vertigineux, car chaque carte se complète, se prolonge ou se méta-commente, posant ainsi à nouveau frais la question de la méthode scientifique : comment pense un savant ? C’est-à-dire comment un savant peut-il enregistrer ses recherches, et inversement, comment cet enregistrement bouleverse ses recherches ? 

Une archéologie du savoir 

Quand Foucault questionne la manière dont s’est fondé le savoir, il emploie le terme d’archéologie, car il ne pose pas une autre question que celle-ci : comment le savoir n’est-il pas seulement tributaire de son fond, mais aussi de sa forme, de sa construction, de sa manière d’être posé, d’être structuré, d’être mis en œuvre. 

Et Le Sage incarne incroyablement cette question avec ses cartes à jouer, car celles-ci sont une attestation de ses recherches mais elles ont aussi profondément réorienté celles-ci, au point de devenir leur centre, sa véritable recherche finalement. 

Qu’est-ce qu’un bon livre de physique ? Doit-il être relié ? Comment faire usage de la ponctuation et de l’orthographe ? Comment prouver que l’on est l’auteur de ce que l’on écrit ? Parce que tout devait être consigné, corrigé ou validé, repris ou amendé, tout devait être classé, empaqueté et étiqueté, Le Sage n’a peut-être pas révolutionné la science mais il a au moins modifié notre rapport au savoir.   

Sons diffusés :

  • Lecture des Rêveries du promeneur solitaire, première promenade, de Jean-Jacques Rousseau, par Georges Claisse
  • Archive de Michel Foucault expliquant ce qu’il n’a pas voulu faire avec son Archéologie du savoir (2 mai 1969)
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