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Zizi Jeanmaire et son fameux "truc en plumes" (2000)

Philosophie du truc

5 min
À retrouver dans l'émission

"Truc" : on utilise fréquemment ce mot comme astuce pour éviter d'avoir à trouver un terme plus approprié. Mais qu'est-ce donc, ce truc ? Doit-on cesser de l'invoquer ? Ou dit-il quelque chose d'indicible ?

Zizi Jeanmaire et son fameux "truc en plumes" (2000)
Zizi Jeanmaire et son fameux "truc en plumes" (2000) Crédits : Alexis ORAND/Gamma-Rapho - Getty

Le truc dont je vais vous parler ce matin, c’est justement de « truc », du truc lui-même. On dirait un mauvais quiproquo, mais c’est bien le « truc », le bidule machin chose, le mot « truc » et même le concept de « truc » qui m’intéresse aujourd’hui. On parle beaucoup d’éléments de langage, de tics de langage, on parle moins de ces termes passe-partout qui nous sont pourtant bien utiles, comme le « truc » donc…
Déprécié, coupable d’être vague, d’être le symbole d’une pensée peu claire, ce terme tout bête, qui sonne ludique et puéril, regorge pourtant d’une infinité de possibles et a beaucoup plus de force qu’on ne le pense. Mais quelle force ? Et pour dire quoi ? 

« Le truc, c’est que… »

« Il a le truc », chantaient les Gam’s au début des années 60. Mais on pourrait penser à bien d’autres expressions : c’est un truc de ouf, c’est pas mon truc, je pense à un truc, ça a été tout un truc… La liste est longue et pas forcément consciente de toutes ces fois où on utilise le « truc » comme un truc, comme une astuce, une facilité, pour éviter d’avoir à trouver un terme plus adéquat. Mais il y a un usage du truc qui, à chaque fois, me frappe : celui où l’on dit pour expliciter sa pensée, expliquer, faire comprendre, voire s’excuser : « le truc, c’est que… ». 

On utilise ainsi cette tournure, notamment lors de situations délicates ou en période de doute existentiel, ce qui a été mon cas.
Il y a quelques années, lors d’une crise de ce type, une amie m’avait fait remarquer cette tendance, pour ne pas dire cette manie, à systématiquement dire « le truc, c’est que… » pour éclairer ma situation personnelle alors indémêlable. 

Ce faisant, elle avait pointé ce paradoxe : j’avais beau tenter de m’expliquer, d’essayer de trouver un sens ou une issue à ma vie, de donner à comprendre ce que je vivais, le fait de commencer toutes mes phrases par « le truc, c’est que… » vouait toute tentative d’éclaircissement à l’échec. Pire, ce truc embrouillait un peu plus les choses et donnait l’impression que j’étais plus dans le déni que dans l’affrontement de mes problèmes. 

Comment donc faire avec ce truc ?  La chose était claire : il fallait s’en débarrasser, mais comment ? Peut-on se débarrasser du truc ? 

Un sale truc 

Suite à cette prise de conscience, s’est alors imposé à moi une alternative : soit je tentais de me défaire de ce qui était devenu un tic de langage, soit je remédiais à ma situation personnelle pour arrêter d’en parler et d’invoquer sans cesse « ce truc »… 

J’ai bien évidemment choisi cette dernière option, le fait de réfléchir à notre manière de parler et d’essayer de se réformer par-là, étant pire, je crois, que de changer de vie… 

D’une certaine manière, ça a marché, le truc a un peu disparu, mais pas complètement… C’est que le truc, il faut le dire, est un sale truc, il nous colle à la peau, sans qu’on sache trop ce qu’il fait là. 

Heidegger, pour parler de l’œuvre d’art, avait pris soin de la distinguer de l’objet puis de la chose, en revanche : pas de traces du « truc »… Il n’en avait évidemment pas parlé. Trop dérisoire, trop insignifiant, trop rien. Mais Heidegger aurait pu faire une place au « truc ». Car le truc est bien là… Ce « petit truc de rien du tout » n’est pas rien du tout, il a des effets monstres, il prend une place énorme, il ouvre ou ponctue nos phrases, il rythme nos vies. Mais alors quel est-il, ce truc ? Quel est le truc du truc ? 

Truc plutôt que rien 

Opaque, vague, signe facile, de déni ou d’imprécision, employer le « truc » apparaît, malgré tout, comme une tentative de dire quelque chose, et comme une tentative imaginative, imparfaite mais touchante, coquine, attendrissante. 

On le dit insignifiant mais n’est-ce pas le reste du langage qui l’est, trop impuissant à nommer nos états d’âme ou un événement, quand, lui, le truc, est au moins là pour manifester notre envie d’en parler, notre envie de le nommer, le fait aussi qu’il se joue quelque chose d’indicible ? 

Le truc, au départ simple convention langagière, devient je crois une seconde nature. Vouloir s’en débarrasser, c’est comme vouloir s’amputer. Avec le temps, j’ai donc appris à aimer le truc, dès que je le vois réapparaître, je me dis qu’il se passe quelque chose, qu’il faut tendre l’oreille et ne plus le voir comme un terme passe-partout… 

Sons diffusés :

  • Les Gam’s, Il a le truc
  • Serge Gainsbourg, Machin chose
  • Zizi Jeanmaire, Mon truc en plumes
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