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Légende : À quoi servent les réactionnaires ?

À quoi servent les réactionnaires ?

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Le réac est devenu une figure incontournable de l’espace public, quel rôle lui fait-on jouer ?

Légende : À quoi servent les réactionnaires ?
Légende : À quoi servent les réactionnaires ? Crédits : George Peters - Getty

Le réactionnaire, nouveau concept ? 

Qui l’aurait cru : deux essais, et pas des moindres, mettent au cœur de leur propos Eric Zemmour. Comme si le polémiste réactionnaire avait quelque chose du concept…
Ces deux essais, ce sont : L’esprit de réaction, de l’Américain historien des idées Mark Lilla, texte paru il y a déjà trois ans aux Etats-Unis et désormais traduit en français, et le déjà remarqué Venin dans la plume de l’historien Gérard Noiriel qui fait un parallèle entre le chef de file de l’antisémitisme de la fin du XIXème siècle, Edouard Drumont, et Eric Zemmour aujourd’hui. 

Leur enjeu est d’analyser la fabrique de cette figure du réactionnaire : qui est-il ? Quelle est sa rhétorique, son esprit, son récit de l’histoire et son rapport à l’époque ?
Mais ce qui m’a particulièrement interpellée dans ces deux essais, c’est qu’ils soulèvent cette interrogation : pourquoi le réactionnaire est-il devenu une figure incontournable de l’espace public ?  

L’œuf et la poule

Comment Eric Zemmour est-il devenu une figure incontournable de l’espace public ? Pourquoi son discours « doublement réactionnaire et nostalgique » est-il devenu, pas seulement audible, mais écouté, suivi, repris ? 

C’est une question que je me pose souvent en regardant la télé ou en écoutant la radio : pourquoi les réac sont-ils si présents, voire omniprésents ? Est-ce que les médias les ont imposés ? Ou avait-on besoin de figures pour incarner cette petite musique réac qui hantait déjà l’espace public ? Qui s’est donc imposé à qui ? 

Cette question, c’est un peu celle de l’œuf et la poule, difficile d’y répondre. Et puis, on pourrait aussi se dire l’inverse : pourquoi ne seraient-ils pas présents ? Devraient-ils se taire ? Alors, autant se demander autre chose… comme par exemple : à quoi servent les réactionnaires ? Quel rôle jouent-ils aux yeux du public ? 

Les deux caractéristiques du réac

Pour Mark Lilla, l’esprit réactionnaire est l’inverse de l’esprit révolutionnaire : le second se réjouit de l’avenir, quand le premier n’est que nostalgie, naufragé hors du temps, électrisé par le passé.
Mais le réactionnaire n’est pas que nostalgie, il ne dit pas seulement « c’était mieux avant », comme ça, en l’air. Non, il le dit pour une raison : il veut arrêter le cours du temps et son progrès, pour l’interroger, et pour partager, je cite Mark Lilla, son angoisse face à la modernisation perpétuelle.
Et c’est ça qui est frappant, selon moi, dans la posture du réactionnaire, ce qui explique sa fonction et sa place désormais incontournables dans l’espace public, ce sont bien ces deux éléments : 

  • d’abord, le fait qu’il partage une expérience universelle d’angoisse face au progrès, émotion qui peut parler à tout le monde et rassembler ainsi des gens qui n’ont rien en commun
  • mais surtout, deuxième élément : c’est ce rejet du temps qui passe, qui semble rendre capable le réactionnaire, plus que d’autres, d’arrêter ce cours du temps, de le surplomber et de l’éclairer avec hauteur, pertinence, acuité. 

Emotion hauteur, rien de tel pour devenir indispensable dans l’espace public.
Mais pourquoi faire jouer ce rôle au réactionnaire ? Pourquoi la position critique lui reviendrait-elle forcément ? Serait-il seul capable à penser contre l’époque, l’air du temps ou la doxa ? 

Navrante opinion publique

Les émissions censées produire ou reproduire à l’écran les débats qui déchirent l’opinion publique sont devenues chose courante : ce qui est navrant là-dedans, ce n’est pas qu’il y ait des réac ou des progressistes, c’est qu’il n’y ait que ça.
Ce qui est navrant, c’est qu’on réduise l’opinion publique à cette alternative fourre-tout et caricaturale, avec d’un côté : les réac brassant autant les gentils vieux que les partisans de l’extrême droite, et de l’autre : les progressistes allant des gentils bobos aux islamo-gauchistes (je caricature moi aussi). 

Dans Le venin dans la plume, Gérard Noiriel décortique la manière dont la polémique fait exister Eric Zemmour et rend audibles ses discours de haine. Tout le problème est là : laisser penser que la nostalgie et la haine sont les seules garanties d’une lucidité sur l’époque, ou qu’à l’inverse, ce sont l’espoir et l’amour les seuls moteurs de l’histoire.
Entre les deux, n’y a-t-il pas la place pour d’autres voix, plus nuancées, moins extrêmes mais tout autant critiques ? 

Sons diffusés :

  • Interview d’Eric Zemmour par Yves Calvi, RTL, On a tellement de choses à se dire, 10/09/19
  • Boris Vian, La complainte du progrès
  • Extrait de l’émission L’heure des pros, CNews, mai 2019
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