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Portrait de Frantz Fanon

L’inimitié, nouveau visage du lien politique

4 min
À retrouver dans l'émission

Vers quelle conception du politique se tourner pour rendre compte des désirs et des peurs à l’oeuvre dans les démocraties libérales aujourd’hui ? Quelle alternative proposer au règne de l’inimitié ? Achille Mbembe explore nos options, de Carl Schmitt à Franz Fanon

Portrait de Frantz Fanon
Portrait de Frantz Fanon

Un maître-mot pour penser le politique aujourd’hui

Je poursuis ce matin notre réflexion sur la démocratie, à partir du livre d’Achille Mbembe, Politiques de l’inimitié, publié initialement en 2016, mais qui vient tout juste d’être réédité aux éditions La Découverte. Un livre qui commence par le constat selon lequel, en ce début de XXIème siècle, l’inimitié est la forme principale du lien politique dans le monde. Un lien paradoxal, puisqu’il est présenté comme une « force de séparation », de scission et d’isolation, qui consiste à « tenir pour rien tout ce qui n’est pas soi-même ». Et à partir de ce maître-mot d’inimitié, qui désigne à la fois la haine, le rejet, et jusqu’au désir d’anéantissement total de l’autre, Achille Mbembe décrit une conception du politique, apparue, dans les démocraties libérales, avec les guerres de colonisation, et qui triomphe aujourd’hui. Alors on peut relever, plusieurs éléments qui caractérisent cette idée du politique : d’une part le fait de tenir systématiquement l’étranger pour une menace, et d’autre part, la tendance aux mesures exception, ou à la violation du droit institué sous prétexte de protéger ce même droit. Ce à quoi l’on assiste en un mot, c’est à une nouvelle interprétation des rapports entre la violence et la loi, et à de nouveaux arrangements entre la sécurité et la liberté. Ce qui signifie que dans le domaine du droit, plus grand chose ne semble véritablement acquis, à l’heure où l’on entend surtout parler de suspension de liberté, ou de déchéance de nationalité. La crainte d’être envahis et même de disparaître, conduit à ce que l’auteur appelle un « désir d’ennemi », c’est-à-dire le désir de créer de l’antagonisme, d’imaginer une menace permanente, pour pouvoir mettre à distance ce qui ne nous ressemble pas. Pour reprendre une expression de Bergson on pourrait dire que l’idéal politique partagé par beaucoup aujourd’hui, c’est celui qui consisterait à vivre dans une société close. Se pose alors une question qui, pour Achille Mbembe, s’était aussi posée dans les sociétés non occidentales colonisées : « Au vu de tout ce qui se passe, l’Autre peut-il encore être tenu pour mon semblable ? La charge l’Autre étant devenue si écrasante, ne vaudrait-il pas mieux que ma vie ne soit plus liée à sa présence ? ».

Carl Schmitt aurait-il donc raison ?

A partir de là, l’enjeu principal du livre peut se formuler de la façon suivante : selon quelle idée du politique voulons-nous vivre ? Pour l’instant c’est celle de Carl Schmitt qui a l’air de triompher, avec l’idée selon laquelle, la distinction spécifique du politique, c’est la discrimination de l’ami, et de l’ennemi. Selon cette doctrine, le champ du politique commence à partir du moment où sont identifiés des ennemis, c’est-à-dire tout à fait concrètement, ceux avec qui l’on pourrait entrer en guerre, et donc que l’on pourrait tuer. Et pour Achille Mbembe le monde de Schmitt est bien devenu le nôtre, puisque la discrimination de l’ami et de l’ennemi est partout à l’oeuvre. On a beau ne pas vraiment savoir quelles sont les caractéristiques de cet ennemi, il suffit de prêter à l’autre une volonté tenace de nous nuire pour qu’il remplisse très bien cette fonction. Dans cette optique, le politique consiste, je cite, en une « une forme de regroupement en vue d’un combat ». La démocratie occidentale a voisiné avec la violence dès son apparition, ce qu’on oublie assez facilement parce que cette violence s’exerçait surtout au-delà du territoire national. Et c’est cette violence initiale qui fait dire à Achille Mbembe que la démocratie a deux faces : une face solaire et une face nocturne, dont l’empire colonial est l’emblème majeur. L’apparition de la démocratie est inséparable pour lui de l’apparition des plantations de canne à sucre, et des guerres coloniales. Le rejet de l’individu indésirable n’est donc rien de nouveau en politique, il a cours depuis que la démocratie moderne existe.

Relisons Fanon !

Pour chercher des remèdes à cette situation il fait référence à Frantz Fanon, intellectuel et militant français né en Martinique en 1925, qui s’est battu pour la décolonisation des pays d’Afrique, en particulier en Algérie. Et c’est à la lumière des oeuvres de Fanon qu’Achille Mbembe soumet à son lecteur ce qu’il appelle une éthique du passage, qui doit promouvoir des relations basées non plus sur la mise à distance de l’autre, mais sur la reconnaissance de ce que nous avons en commun. Il y a une pharmacie de Frantz Fanon, qui ne s’appuie pas sur la conservation à tout prix d’une identité nationale accidentelle. Elle s’appuie plutôt sur une façon d’habiter les lieux que l’on traverse en parvenant à se détacher de l’endroit d’où l’on vient. Ce qui rendrait plus facile une véritable rencontre entre individus, qui est d’après ce livre, l’expérience dont notre présent manque véritablement.

Bibliographie

Politiques de l'inimitié

Politiques de l'inimitiéLa Découverte , 2016

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