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À la recherche de mon inconscient

À la recherche de mon inconscient

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La population, en cette période de pandémie, a semblé se diviser en deux catégories : ceux dont l’inconscient s’est déchaîné pendant le sommeil et ceux dont il a paru lui-même mis en pause... Géraldine Mosna-Savoye fait partie de cette seconde catégorie, et vous ?

À la recherche de mon inconscient
À la recherche de mon inconscient Crédits : CSA Images

En avril dernier, le sociologue Bernard Lahire ouvrait sa banque de rêve.
L’auteur de L’interprétation sociologique des rêves (dont le deuxième tome paraîtra en janvier 2021 aux éditions La Découverte) invitait les rêveurs à déposer dans sa boîte mail leurs récits nocturnes, en pleine pandémie, qu’ils aient un lien ou non avec celle-ci.
Dommage pour moi, je n’ai pas rêvé une seule fois depuis le 16 mars, je n’en ai en tout cas aucun souvenir… Mon inconscient se serait-il, lui aussi, confiné ? 

Psyché pas consciente 

Durant le confinement et encore maintenant, l’un des sujets qui est revenu le plus parmi mes proches est celui des rêves : “à quoi tu rêves en ce moment ?”, “moi j’ai fait un rêve de fou cette nuit”...
La population en cette période de pandémie a semblé, de ce point de vue, se diviser en deux catégories : ceux dont l’inconscient s’est déchaîné pendant le sommeil et ceux dont il a paru lui-même mis en pause. Je fais partie de cette seconde catégorie, je n’ai fait aucun rêve remarquable, même pas des rêves banals avec mon père ou ma mère. 

Toutefois, je n’en ai pas déduit que je n’avais plus d’inconscient, juste que celui-ci remplissait parfaitement sa définition littérale de ne pas être conscient, de ne pas se manifester, d’être proprement in-conscient.
Pourtant, je n’ai pas cessé de penser à lui : pourquoi n’ai-je rien à raconter, moi ? Pourquoi ne se manifeste-t-il pas, à base de condensation, d’ex et de maman ? Où se cache-t-il ? Que lui arrive-t-il ? Applique-t-il lui aussi les gestes barrières, en repli dans ma tête, bien au chaud, chez lui ? 

Paradoxalement, durant cette crise, je n’ai donc jamais autant mis ma conscience au service de mon inconscient, me demandant régulièrement où j’en étais au niveau psychique. Ce n’est plus mon inconscient qui me hantait consciemment, mais ma conscience qui est partie, délibérément, à sa recherche. J’avais comme perdu un compagnon que je voulais faire exister, et ça a été mon problème : retrouver mon inconscient. 

Reductio ad nihilum

Où es-tu donc passé mon inconscient depuis cette nuit du 16 mars ?
Je suis sûre que mon psy, Freud et Lacan auraient la réponse. Bien sûr qu’il est là, il n’est pas parti, il ne se montre plus tout à fait de la même manière. D’accord, c’est vrai. C’est vrai que depuis le 16 mars, je ne rêve peut-être plus, mais je pense toujours à la même chose : deux-trois souvenirs, toujours les mêmes, me reviennent en mémoire, pas des souvenirs très lointains, de l’enfance, pas des souvenirs beaux, touchants, ou traumatisants.
Par exemple, je repense souvent à cette connaissance croisée un été dans les rues de Saintes. De cette connaissance, je ne sais plus rien. Je ne me souviens même plus de son visage, juste de la rue et du soleil. Et puis, je pense souvent au frère de cette connaissance, que, pour le coup, je n’ai jamais connu mais qui, paraît-il selon les ragots d’une petite ville, ne va pas très bien. Mais je ne sais pas pourquoi, je pense à cette fratrie, bizarre et inégale.
Voilà pour l’exemple : j’ai en tête des choses sans qualité. Remplie de rien et ressassant pourtant tout ça. Entre mes rêves et ces souvenirs, rien de remarquable.
Mon inconscient aurait-il perdu de sa matière ? Pire que confiné, se serait-il réduit à peau de chagrin ? Est-ce possible ?
Ce n’est pas une critique intellectuelle car j’adhère pleinement à la théorie freudienne, je crois à mort en l’inconscient, pourtant, je dois le reconnaître : c’est mon inconscient qui, lui, ne semble plus adhérer à moi.
Plus qu’un compagnon, aurais-je en fait perdu une partie de moi ? 

Sans souci 

Dans une interview expliquant son appel aux rêveurs, le sociologue Bernard Lahire déclare que, je cite : “l’étude du rêve donne accès à une certaine vérité du sujet rêvant qui fait travailler chaque nuit ses préoccupations les plus fortes dans l’existence”. Et d’ajouter : “la sociologie des rêves est une sociologie des préoccupations ou des soucis, des obsessions parfois, qui « travaillent » les rêveurs et rêveuses.”. 

Sans rêves ni actes manqués ou autres, ne serais-je travaillée par rien en ce moment ? N’aurais-je plus aucun souci ni préoccupation ni obsession ? Au bout de quelques semaines, ce que je déplorais comme une perte m’est alors apparu comme un moment de calme : et si l’inconscient, qui ne travaille plus, n’était pas perdu pour soi, mais au contraire une redécouverte de soi, enfin débarrassé (au moins pour un temps) de ses soucis, de ses préoccupations et de ses obsessions ? Serait-ce donc possible d’être un individu social sans soucis ?
Je crois que je vais le demander à Bernard Lahire, je suis sûre que d’ici là, j’aurais rêvé de lui. 

Son diffusé :

  • Chanson d'Alain Bashung, Madame rêve
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