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Liberté d’expression, nouveau fétiche ?

Liberté d’expression, nouveau fétiche ?

4 min
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Suite à l'annulation d'une conférence de Sylviane Agacinski après la pression d'associations étudiantes, une question se pose : que dit cette nouvelle façon de brandir la liberté d'expression ? Pourquoi débattre de la liberté d'expression plutôt que de débattre tout court ?

Liberté d’expression, nouveau fétiche ?
Liberté d’expression, nouveau fétiche ? Crédits : George Peters - Getty

Brandir la liberté d’expression

Jeudi 24 octobre devait se tenir à l’Université Bordeaux Montaigne une conférence de Sylviane Agacinski sur le thème “L’être humain à l’ère de sa reproductibilité technique”, qui, on peut l’imaginer, devait reprendre les réflexions de son dernier opus L’homme désincarné : du corps charnel au corps fabriqué, dans lequel elle expose son opposition à la PMA et à la GPA. 

Face au communiqué d’associations étudiantes anti-patriarcat, LGBT , trans et non binaire (publié d’ailleurs sur Twitter début octobre) qui finissait sur cette phrase : “nous mettrons tout en oeuvre afin que cette conférence n’ait pas lieu”, les organisateurs ont préféré annuler la conférence pour des raisons de sécurité. D'où ce tollé :
Il y a eu la réaction du député LR Charles de la Verpillière mais on pourrait aussi citer les réactions scandalisées à gauche comme au centre : Mélenchon ou Blanquer qui a parlé, hier, d’un “nouveau maccarthysme”. Sans oublier les multiples tribunes où il a été question de “fascisme universitaire”, de liberté d’expression menacée ou de censure. 

Je ne vais donc pas vous parler de mon inquiétude face à la montée d’un climat d’intimidation ou de censure : un tel consensus me rassure plutôt sur l’attachement de la plupart à la liberté d’expression. Ce qui m’inquiète, en revanche, c’est cette manie à tout de suite la convoquer, la liberté d’expression, de toute part, mais uniquement comme un principe.

Que ce soit du côté de figures déjà présentes dans le champ médiatique et éditorial mais qui se présentent pourtant comme les victimes bâillonnées de la bien-pensance des minorités ; ou que ce soit du côté des individus ou communautés invisibilisées et silencieuses, qui s’expriment pourtant en “bourreauisant”, en tyrannisant, et en cherchant à leur tour à faire taire les premières…
Pourquoi un tel renversement entre victimes et bourreaux qui brandissent tous deux le principe de la liberté d’expression ? Et pourquoi en est-on là à discuter de la liberté d’expression au lieu de s’en servir pour dire autre chose que “j’ai le droit ou tu ne l’as pas de t’exprimer” ? 

Vider la liberté d’expression de son sens 

Le “no platforming” ou le fait d’empêcher une personne dont on juge le discours dangereux de s’exprimer publiquement, est une pratique courante dans les universités anglo-saxonnes, en témoigne cette vidéo de l’Union nationale des étudiants britanniques. Une pratique surréaliste pour la plupart des Français, au vu de cette polémique avec Sylviane Agacinski.

Pourtant, je dois dire que j'ai été plusieurs fois confrontée à une parfaite intériorisation de cette méthode ici en France, sans qu’elle ne dise son nom.
Combien de fois ai-je pu lire, et vous aussi, au travail ou à la fac, des communiqués appelant au boycott d’un événement ? Combien de fois ai-je pu entendre des personnes dire que tel ou tel n’avait pas à prendre la parole car dans le désordre : homme, blanc, surreprésenté et tant qu’on y est : fasciste ? Et combien de fois m’a-t-on demandé comment je pouvais travailler sur la même chaîne qu’Alain Finkielkraut ?
Mais inversement, combien de fois ai-je pu voir aussi ce genre de tollés s’inquiétant de la censure, tollés de la part d'ailleurs de ceux qui en ont les moyens, des personnalités politiques ou des éditorialistes, qui en appellent à la liberté d’expression sans se préoccuper néanmoins de ceux qui n'ont pas la publicité d'une Agacinski ou d'un Finkielkraut et que l’on n’écoute jamais ? 

C’est drôle : on est si prompts à défendre la liberté d’expression pour elle seule qu'on ne l'exerce pas pour... s'exprimer, sur autre chose qu’elle-même, pour dire des choses, quelles qu’elles soient, et si possible à quelqu’un, quel qu’il soit, qui pourra à son tour s’exprimer, de quelque manière qui soit.
On est si prompts à défendre la liberté d’expression pour elle seule qu’on la rend vaine. 

Comment l’amour des principes peut-il ainsi les vider de leur sens, les réduire à des slogans, des énoncés tautologiques qui s’autodétruisent ?
Au fond, je me demande de quoi avait peur l’Université Bordeaux Montaigne en annulant la venue de Sylviane Agacinski : peut-être de voir du dialogue, du conflit, des excès, entre des personnes en chair et en os, peut-être de voir la liberté d’expression prendre vraiment forme.

Sons diffusés :

  • Extrait de la séance du 29/10/19 à l’Assemblée nationale avec Charles de la Verpillière 
  • Promotion du « noplatform » par le NUS
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