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Devant la salle Pleyel

Césars 2020 ou l’échec du cinéma

5 min
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La 45e cérémonie des Césars qui a eu lieu le 28 février n'aurait-elle pas été le moment idéal pour tout balancer ? Est-il possible que le milieu du cinéma français ne sache pas prendre la parole sur lui-même ?

Devant la salle Pleyel
Devant la salle Pleyel Crédits : AFP

De bout en bout, j’ai regardé la 45e cérémonie des Césars. Je ne vais pas faire une tribune, les multiples prises de positions pro-Polanski ou celles, dénonçant, à l’inverse, son impunité, et plus largement celle des dominants, jouent très bien ce rôle, que je n’ai ni à jouer, ni envie de jouer, et surtout que je ne sais pas vraiment jouer. 

Mais j’aimerais vous parler de cette cérémonie en tant que telle. Longue, ambiguë, pathétique. Il s’est passé des choses : Florence Foresti qui met les pieds dans le plat suite à la démission collective de l’Académie et aux 12 nominations du film J’accuse, le discours d’Aïssa Maïga sur l’inclusion, Adèle Haenel et l’équipe du film de Céline Sciamma qui quittent la salle après l'annonce du prix décerné à Roman Polanski... mais j’attendais encore plus. Certes, ce n’était pas un combat de boxe, mais après tout, pourquoi pas ? N’était-ce pas le bon moment pour tout balancer ? 

Quand tout se joue en dehors de la scène

Une mauvaise nouvelle et une mauvaise soirée. C’est vrai que les cérémonies de ce genre sont toujours un peu ennuyeuses et décevantes. On s’attend à une fête ininterrompue, à des sketchs vraiment drôles, à des récompenses méritées ou carrément injustes, et pourtant, ça ne marche que rarement. Certains sortent du lot, mais trop peu. Ce genre de spectacle qui n’est ni du cinéma, ni la vraie vie, est dans un entre-deux de toute façon ambigu. 

Cette année, pourtant, je m’attendais à ce qu’il se passe des choses. Mais alors quoi ? 

A des discours qui changent des traditionnels "il n’y a pas de seconds rôles, mais toujours des premiers rôles" ou "les courts-métrages sont aussi de grands films" ? Un happening qui interrompe la cérémonie ? Un collectif du métier qui défende la grande famille du cinéma ou la fasse exploser ? Je ne sais pas. 

Mais ce qui est sûr, c’est que l’absence de l’équipe du film J’accuse, le fait que celle du film de Céline Sciamma parte, les manifestations dans la rue, le fait que l’on ose à peine prononcer le nom de Roman Polanski… montrent que rien n’a eu lieu sur scène, devant nous spectateurs. Pourquoi tout s’est-il donc joué en dehors, en coulisses, avant ou après la cérémonie ? 

Paradoxe du voyant qui ne se voit pas

Que le cinéma fasse trembler, comme l’a dit l’acteur Swann Arlaud, qu’il émeuve, qu’il révolte, qu’il soit une caisse de résonance… ce sont des choses qu’on dit du 7e art. Parfois, ça en devient des clichés. Mais souvent, ça se vérifie : les films nommés cette année en étaient la preuve, des Misérables de Ladj Ly à Papicha de Mounia Meddour. Le cinéma sait mettre en scène la vraie vie, le réel, comme on dit. Mais qu’en est-il de lui ? 

Vendredi soir, j’ai eu l’impression d’assister au paradoxe du cinéma, à ce qui le menace de l’intérieur, à son comble : sa difficulté, ou son impossibilité à se réfléchir. Ne saurait-il pas se mettre en scène lui-même, ou même d’abord, se regarder ? On compare beaucoup le cinéma à une grande famille où l’on se dirait tout, mais le cinéma, c’est avant tout… du cinéma. Et pas celui où l’on fait du cinéma, du spectacle qui cache les failles, où l’on "fait son cinéma", pour reprendre l’expression, mais celui où l’on montre, où l’on dialogue, où l’on se dispute, où l’on scénographie les tensions. 

Tout est esthétique

Voilà le problème : pourquoi le cinéma qui parvient à nous montrer, à problématiser des choses que l’on ne voit pas, ne parvient pas à le faire pour lui-même ? 

Je ne m’attendais pas à un autre palmarès, mais à une autre mise en scène. Adèle Haenel dit que, dans le cinéma, tout est politique. Mais tout est aussi esthétique : que quelque chose apparaisse, que quelque chose soit montré, et pas seulement une suite de plans et de malaises. Peut-être n’est-ce pas le rôle du cinéma ? Mais j’ai du mal à voir ce que l’on peut attendre d’un art qui ne soit pas voyant, lucide, sur ce qu’il traverse lui-même.  

par Géraldine Mosna-Savoye

Sons diffusés : 

  • tous les extraits sont issus de la cérémonie des Césars, vendredi 28 février 2020, Canal
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