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La musique dit-elle quelque chose de moi ?

La musique dit-elle quelque chose de moi ?

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Les plateformes d'écoute musicale proposent chaque année à ses utilisateurs le palmarès des chansons les plus écoutées. Cela réserve parfois des surprises : au-delà de la musique qu'on érige au rang de ses goûts, une chanson peut surgir, honteuse. Jusqu’où la musique dit-elle quelque chose de soi ?

La musique dit-elle quelque chose de moi ?
La musique dit-elle quelque chose de moi ? Crédits : Malte Mueller - Getty

Dans les années 1910, Freud a inventé le concept d’inquiétante étrangeté, concept psychanalytique qui décrit cet effroi face à des choses connues, familières. C’est par exemple ce sentiment que vous avez peut-être déjà eu en croisant votre reflet dans le miroir, ou en écoutant votre voix, sans vous reconnaître tout de suite, mais en vous disant que cette personne vous rappelait quelqu’un… Autrement dit, vous avez eu affaire à un étranger qui était en fait vous-même. Eh bien, j’ai vécu exactement l’inverse il y a quelques semaines : ce que je croyais être ma propre personne m’a été complètement étrangère. Et ça m’est arrivé en écoutant ça… 

Ma chanson la plus écoutée en 2019

Vous ne connaissez pas cette chanson de Jai Paul, Str8 Outta Mumbai ? Eh bien moi non plus… et pourtant, c’est elle que j’ai, paraît-il, le plus écoutée en 2019. C’est en tout cas ce que j’ai découvert grâce à la plateforme d’écoute musicale instantanée, Spotify. Tous les ans, la plateforme établit, en effet, un palmarès des chansons les plus écoutées sur son profil personnel. Ce palmarès est purement une question de chiffres : sont comptabilisées puis classées les titres que l’on s’est repassé en boucle. Et ma comptabilisation n’a rien à voir avec celle de ma mère ou celle de mon meilleur ami. 

En cela, c’est toujours un grand moment pour moi quand viennent ces palmarès : c’est une bonne manière de se replonger dans les mois passés, de revivre, comme la musique le permet, telle ou telle sensation. Mais c’est aussi une bonne manière d’avoir sous les yeux, blanc sur noir, un classement objectif de ses goûts musicaux : je pourrais vous dire que j’écoute Beethoven ou que j’ai une passion pour Beyonce… au final, c’est un artiste dont je ne connais même pas le nom qui aura eu mes faveurs. Les chiffres ne mentent pas… 

Mais quand même : pourquoi cette chanson ne m’a-t-elle laissé aucune trace ? Certes, je me souviens très bien de l’instant où je me suis passée cette chanson : c’était en juillet et j’étais allongée sur mon canapé. Mais rien d’autre. Spotify m’aurait-il révélé une part inconnu de notre être ou le fait que je suis désormais devenue une étrangère à moi-même ? 

Booba

Décembre 2019 n’a pas seulement été le mois des classements de l’année passée, mais celui, carrément, de la décennie 2010. Et là, je m’y suis complètement retrouvée : Booba est mon artiste de la décennie. J’ai même eu droit à une petite vidéo avec tous mes titres préférés de l’artiste. Il faut le dire : la plateforme s’est donnée les moyens. J’ai eu le sentiment d’écouter, en condensé, pas seulement des moments de vie mais de saisir quelque chose de moi. 

J’ai ainsi vécu, pour le coup, l’expérience contraire : j’aime Booba et Booba coïncide exactement avec l’idée que je me fais de mes goûts musicaux et donc de moi-même, de ce que je peux dire de moi pour me définir socialement mais aussi, individuellement. Comment était-ce alors possible de vivre ces deux expériences opposées ? 

Car, au-delà de la question du classement, de la quantification de ce qui relève du sentiment esthétique, il y a ce problème d’adéquation entre ses goûts et son identité : jusqu’où la musique révèle-t-elle, en fait, quelque chose de soi ? Et peut-elle le révéler malgré soi, malgré ce que l’on croit aimer ou ce que l’on pense être dans ses goûts ? 

Musique et identité, l’œuf ou la poule

Il faut le dire : les plateformes musicales sont fabuleuses. Leur système d’algorithmes fait que chaque semaine, me sont recommandés des artistes que je suis “censée” aimer, comme celui qu’on vient d’écouter et qui s’appelle Michel. Mais je me suis demandée : à force de suivre les recommandations de Spotify, suis-je enfermée dans une boucle ? Quel artiste suis-je allée, par moi-même, découvrir, rechercher ? 

La musique serait-elle donc devenue pour moi un fond peu identifiable ? Quand même pas. Car il faut, à mon sens, distinguer la musique qu’on écoute sciemment, consciemment, qu’on aime associer à soi, qu’on aime ériger au rang de ses goûts, en pensant dire quelque chose de soi, de la musique qu’on aime tout court, parfois honteuse. On aime se définir grâce à la musique, mais je crois que c’est surtout l’inverse qui se produit : c’est elle qui nous définit. 

Sons diffusés :

  • Jai Paul, Str8 Outta Mumbai
  • Booba, Duc de Boulogne
  • Michel, Le vrai Michel
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