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Les dessous de la nudité

Les dessous de la nudité

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Qu’est-ce que la nudité ? Que veut dire que de se mettre tout nu ? Y a-t-il une différence entre la nudité et le dénudement ? Se mettre nu, est-ce la même chose que se mettre à nu ? Ces questions, ce sont celles que pose le philosophe Giorgio Agamben dans le recueil "Nudités".

Les dessous de la nudité
Les dessous de la nudité Crédits : George Marks - Getty

Les éditions Rivages poche, collection Petite Bibliothèque, poursuivent leur entreprise de publication du philosophe italien Giorgio Agamben.
Après Le feu et le récit, L’amitié, Le temps qui reste, et en même temps que Profanations et Création et anarchie, paraît ainsi ce recueil intitulé Nudités.
Agamben y aborde plusieurs sujets : du salut à la fête en passant par la définition du contemporain, mais tous convergent vers ce thème, ce titre, cette question : qu’est-ce que la nudité ? 

La nudité jamais visible

Quand Mistinguett chante Il m’a vue toute nue, on pourrait lui demander et à juste titre : mais es-tu sûr qu’il t’a vue toute nue ? Certes, un jeune homme l’a vue sans vêtements, mais a-t-il vu sa nudité ? Et a-t-il mieux vu qui était Mistinguett une fois qu’elle était tout nue ? 

C’est tout le problème que soulève Giorgio Agamben dans un texte de ce recueil : que montre la nudité ? Peut-elle se voir elle-même ou permet-elle de mieux voir la personne qui se dénude ? 

Le premier point est celui-ci : on peut apercevoir quelqu’un qui est déshabillé, qui est dénudé, mais voit-on sa nudité, voit-on la nudité ?
C’est le paradoxe : la nudité montre un corps, montre une personne sans apparat, sans tissus, sans couches qui la protègent, mais elle renvoie encore à cette personne, comme si la nudité ne pouvait donc jamais être vue en tant que telle. 

Mais il y a un autre point : si la nudité est impossible à saisir en tant que telle, la nudité qui dévoile un corps permet-elle alors de voir la personne qui s’est déshabillée ?
Non, une personne nue ne se voit pas mieux, elle ne se montre pas plus, on peut même dire qu’elle porte la nudité comme elle porterait un vêtement. À quel moment sommes-nous donc à nu ? À quel moment la nudité fait-elle apparaître quelque chose ? 

L’identité sans personne

Dans un autre texte qu’il consacre au Procès de Kafka, Giorgio Agamben revient sur K. l’accusé qui ne connait pas la faute dont on l’accuse.
Cette initiale K. qui entretient le trouble sur l’identité du héros fait écho à ce terme bien confus, vague et trouble aussi de « quelqu’un ».
K. est arrêté, mais ça aurait pu être quelqu’un d’autre. Forcé de se pencher sur lui, de fouiller dans son passé, de se mettre à nu, K. ne trouve pas la faute dont il serait coupable. Il est poussé dans ses retranchements, il ne lui reste rien. 

Est-ce cela la vraie nudité ? Est-ce ce moment où tout ce qui nous permet d’être connu et reconnu disparaît ?
Pour autant, K. est reconnu, il est même identifié, mais il n’est plus personne. C’est le paradoxe de l’« identité sans personne », qu’évoque Agamben quelques pages plus loin. Si la nudité ne dévoile rien, si elle n’ajoute rien, on pourrait alors dire, en suivant le philosophe, qu’elle efface, qu’elle supprime, qu’elle gomme ce qui fait que quelqu’un est une personne. 

Corps purs

Un corps brut, une identité seulement biologique, peut-on dire que la nudité ne revient qu’à ça ?
Le problème est que l’on attend de la nudité qu’elle révèle, qu’elle nous dise quelque chose de plus tout en en montrant le moins possible. Mais c’est qu’elle est bien quelque chose quand même. Quand on se met tout nu, on fait bien quelque chose, ça fait un effet, c’est un événement. Comment penser une nudité qui ne montre rien mais ne soit pas rien non plus ?

Agamben souligne cette difficulté : 

La nudité est comme une voix blanche, elle ne signifie rien et nous transperce précisément pour cette raison.

Et d’ajouter dans un autre texte sur les corps glorieux, ces corps béatifiés, que les corps rendus à eux-mêmes, montrés pour eux-mêmes, même avec des organes, restent les plus purs. 

Sons diffusés :

  • Chanson de Mistinguett, Il m’a vue nue
  • Extrait du Procès de Kafka, dans France Culture, Fictions/Le feuilleton, octobre 2018
  • Musique de Bach, Cantate BWV 150 Nach dir, Herr, verlanget mich

Bibliographie

NuditésGiorgio AgambenRivages poche, collection Petite Bibliothèque, 2019

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