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Des employés de Radio France manifestent le 29 novembre 2019 près du ministère de la Culture à Paris, contre le "plan de transformation" de la présidente Sibyl Veil

Faire grève

5 min
À retrouver dans l'émission

Chacun a vécu, acteur ou spectateur, un moment de grève. Les journées sans travail sont différentes : que permettent-elles ? Que dit la grève en dehors de ses coups d'éclat ? Et si elle révélait aussi, sous un jour extra-ordinaire, des personnes, des manières d'être et de faire ?

Des employés de Radio France manifestent le 29 novembre 2019 près du ministère de la Culture à Paris, contre le "plan de transformation" de la présidente Sibyl Veil
Des employés de Radio France manifestent le 29 novembre 2019 près du ministère de la Culture à Paris, contre le "plan de transformation" de la présidente Sibyl Veil Crédits : GEOFFROY VAN DER HASSELT - AFP

Je voulais vous parler de ces journées sans travail, sans école, sans transports, une journée comme aujourd’hui pour beaucoup d’entre nous… voilà, vous l’avez compris, je voulais vous parler de la grève. 

Dans ma vie, j’ai eu l’occasion d’en vivre plusieurs : en 1995, mais je n’en ai aucun souvenir, en 2006 à l’université avec les mouvements anti-CPE, en 2015, ici même à Radio France. Et évidemment, d’autres journées de grève parsemées par-ci par-là... 

Et je dois dire qu’à chaque fois que je m’en souviens, la grève a toujours eu un côté excitant. Enfin, des journées différentes. Mais quelle différence au fond ? Qu’est-ce que ça fait de ne pas travailler ? Qu’est-ce que ça fait la grève ?

Ni mobilisé ni pris en otage

Quand on parle de grève, on pense tout de suite à ce genre de reportages dramatisants, on parle de “paralysie”, de “colère”, ou encore, ce mot si mal choisi : de “prise en otage”. Pourtant, je crois qu’il y a autre chose…

La grève n’est pas que le signe de la rancœur ou de l’inquiétude, et elle ne provoque pas que du mécontentement. Elle n’est pas forcément une mobilisation unanime, forte, cohérente, elle n’est pas non plus, à l’inverse, que rejet ou critique. Pour ma part, j’ai souvent eu l’impression d’être à côté de la plaque, ni mécontente ni engagée, comme si ce qui était en jeu me dépassait.  

Il n’y a aucune sagesse là-dedans, ni une absence de conscience politique. Tocqueville, et bien d’autres, y verraient la preuve de l’individualisme et de l’apathie politique en temps démocratique. Il y a peut-être de cela… mais pas que : car la grève ne fait jamais rien non plus, même à ceux qui n’en disent rien. Mais alors que fait-elle ? Que fait-elle en dehors de ses effets frappants, éclatants, clivant, de ses actions coup de poing et de ses énervements ? 

On le dit peu, mais la grève, la cessation du travail, volontaire ou non, même quand on n’en fait rien, qu’on décide de la subir, ou de la suivre de loin, n’a rien de l’arrêt brutal de toute activité. Il reste toujours quelque chose, il se passe toujours quelque chose, mais quoi ?  

Tout est pareil mais tout est différent

Qu’est-ce que ça fait de venir au travail pour ne pas travailler ou différemment ? De rester un jour de la semaine chez soi ? À quoi ressemblent les rues un mardi après-midi ? Qu’est-ce que ça fait d’allumer la radio le matin et d’entendre de la musique, d’être interrompu dans une routine ? De décider de regarder un film ou de rester devant des programmes TV le matin ? De se doucher, de prendre un café sans se dire que l’on a telles ou telles choses à faire ensuite ? 

Qu’est-ce que ça fait, aussi, de faire des réunions où l’on ne parle pas de travail, c’est-à-dire de ce que l’on a à faire dans les heures et les jours qui viennent, mais de ce que l’on pense du travail, de son travail, des conditions de travail, de ce que l’on attend du travail (et pas qu’en termes financiers, mais aussi éthiques ou philosophiques) ? Qu’est-ce que ça fait de laisser tout en plan, de reporter, de décaler, de différer ? D’être là, présent, mais sans rien de ce qui constitue le quotidien, sans la matière qui remplit nos horaires ? 

Dans des textes écrits lors des grèves de 1936, Simone Weil évoquait la joie qu’il y a à redécouvrir son travail sans le bruit des machines, sans hiérarchie, sans horaires. Et si la grève n’était pas que paralysie ou action politique, mais ça aussi : si elle nous révélait des choses, des personnes ou manières d’être ou de faire, d’occuper le temps… auxquels on ne prêtait jamais attention ? 

La grève, c’est comme l’alcool

Je crois que la grève ne révèle pas des choses, des attitudes, des situations inattendues, mais des choses déjà là. Ce/ceux/celles qu’on croyait supporter nous apparai(ssen)t en fait insupportable, ou à l’inverse, ce qu’on croyait insupportable, on se dit qu’on pourrait le voir autrement, et finalement, l’accepter. On se rend compte de ce qui compte ou pas. 

Je crois en fait que la grève, c’est comme l’alcool : ça ne rend pas les gens différents, ça les montre juste tels quels. La grève ne transforme pas nos journées, nos comportements, nos trajets, elle nous les montre sous un jour extra-ordinaire, littéralement : l’impression d’être libre et de pouvoir tout à coup un temps interroger ce que l’on fait tous les jours sans trop se poser de questions…

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