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Faut-il être aveugle pour aimer ?

Faut-il être aveugle pour aimer ?

5 min
À retrouver dans l'émission

Connaissez-vous les émissions de télé "The Voice" ou plus récemment "Love is blind" ? Le principe : choisir quelqu'un pour sa voix ou pour sa personnalité, sans le voir d'abord. La vision pervertit-elle notre jugement ? L'intériorité est-elle invisible ?

Faut-il être aveugle pour aimer ?
Faut-il être aveugle pour aimer ? Crédits : CSA-Printstock - Getty

J’ai regardé Love is blind, une émission dont le principe est très clair : des hommes et des femmes se rencontrent et se demandent en mariage sans se voir… L’enjeu est tout aussi clair : que l’amour résiste à leur rencontre en chair et en os.
En la regardant, je me suis d’ailleurs rendu compte que plusieurs jeux télé fonctionnaient sur le même principe : le fait de ne pas se voir, ou de ne pas voir les candidats. Comme si la vision pervertissait de fait le jugement de l’autre. D’où ma question : pourquoi en vouloir autant à nos yeux ? Pourquoi vouloir se prémunir de notre vue ? 

Ces yeux qui voient mal…

Vous l’avez compris : le principe de cette émission Love is blind propose de rendre littérale - et de vérifier - l’expression bien connue : l’amour est aveugle.
Des hommes et des femmes sont donc invités à se rencontrer sans se voir, seulement en se parlant dans des cellules séparées. Si le courant passe, ils se revoient, jusqu’à ce que l’un des deux fasse, non pas la proposition de "vraiment" se rencontrer, mais carrément une demande en mariage. 

Après cela, ils se découvrent enfin, partent quelques jours en vacances, s’installent ensemble, rencontrent les belles-familles… autant d’épreuves réelles avant le grand saut : le mariage. Assez ennuyeuse, l’émission a malgré tout quelque chose de fascinant : mettre en concurrence ce qui est appelé la "connexion émotionnelle", la vraie, l’authentique, basée sur la parole et la voix, seul accès valable à l’intériorité, et la "connexion physique", basée sur la vue, superficielle, qui s’en tient à la seule surface…  

On peut trouver cette émission ridicule mais elle a le mérite de sauter le pas : prendre le parti de faire de la vision le symptôme de notre époque fondée sur l’apparence… et de poser le problème : pourquoi les yeux voient-ils si mal ? Et pourquoi s’en passer nous rendrait-il lucides ?

Changer de regard sur le regard 

Le préjugé n’est pas nouveau : nos yeux, premier moyen de perception du monde extérieur, seraient nos sens les plus trompeurs. Dans la connaissance comme dans l’amour. Et comme dans l’art. L’émission The Voice fonctionne ainsi sur le même principe : juger une performance sans voir la personne qui l’accomplit.
On retrouve le même présupposé : non seulement l’émotion pourrait se passer de notre vue, être indépendante de ce que l’on voit, mais, en plus, la vue pourrait pervertir notre émotion, elle pourrait la détourner d’un objet vers lequel on se tourne naturellement. 

On peut partager ce présupposé… on en a tous fait l’expérience : ce que l’on voit peut faire écran au reste… Mais faut-il pour autant neutraliser la vue et se passer de la vision ? Ce qui est paradoxal, avec ces émissions, c’est qu’elles incriminent la perception tout en lui donnant un pouvoir énorme : car, au final, les participants se scrutent, s’examinent, se jaugent d’autant plus que le sens optique leur manque. 

Et nous, spectateurs, face à notre écran télé, nous faisons la même chose. Et nous aimons ça. Alors, pourquoi condamner la vue tout en ne faisant que regarder, visionner, mater ? A défaut de se rendre aveugle, ne faut-il pas changer de regard sur le regard, la vue, la perception visuelle ? Serait-elle forcément trompeuse, superficielle, condamnable ? L’intériorité n’est-elle pas visible ?

Le grand paradoxe de ces émissions est de condamner la perception visuelle tout en misant sur elle (mise en scène, moment de la découverte, jugement revu à l’aune du regard, une des candidates dit quand même en voyant son élu : "Dommage qu’il soit petit, sinon il était parfait"). 

Mais leur mérite est là : nous révéler l’importance, non pas seulement qu’on accorde à la vue en temps normal, mais ce préjugé qu’on partage, en creux sur l’authenticité : celle-ci échapperait forcément au regard, l’intériorité ne serait pas accessible d’un coup d’œil. 

On pourrait se dire qu’on doit éduquer le regard, le rendre plus lucide, plus clairvoyant… Mais on pourrait éduquer notre idée de l’intériorité : et si elle n’existait pas, et si elle était en fait très visible ? 

par Géraldine Mosna-Savoye

Sons diffusés :

  • Bande-annonce de Love is blind sur Netflix
  • Bande-annonce The Voice 
  • Chanson de Beyoncé, I’d rather go blind
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