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Lino Ventura est Jean Valjean dans le film "Les misérables",de Robert Hossein (1982)

La littérature et le bien

5 min
À retrouver dans l'émission

Bataille, Gide et Valéry… tous voyaient dans le mal une matière littéraire fantastique. Mais existe-t-il une littérature du bien, plus morale que la philosophie éthique ?

Lino Ventura est Jean Valjean dans le film "Les misérables",de Robert Hossein (1982)
Lino Ventura est Jean Valjean dans le film "Les misérables",de Robert Hossein (1982) Crédits : Fabian Cevallos - Getty

Peut-on produire de grandes œuvres avec des bons sentiments ? C'est la question au cœur de ce livre de Michel Terestchenko, Ce bien qui fait mal à l'âme, sous-titre : la littérature comme expérience morale. On a souvent tendance à croire que seuls les méchants et seul le mal font de bons personnages, une bonne intrigue et constituent de bons enjeux pour la pensée. Paradoxalement, on veut le bien, mais on dénonce sa fadeur, on lutte au nom du bien, mais on ne montre que le mal... Pourquoi ? 

Salomon chez Romain Gary, le Prince Mychkine chez Dostoïevski, ou encore, les héros de Charles Dickens... Et bien sûr, Jean Valjean ! Les exemples ne manquent pas de ce que Michel Terestchenko appelle une « littérature du bien ». 

Mais de quoi est faite cette littérature ? Se donne-t-elle seulement une finalité éthique, éducative, réformatrice (comme l’ont montré les philosophes Martha Nussbaum, Iris Murdoch ou Cora Diamond) ? Ou précisément la finalité du bien ? Mais quel est-il ? Et comment l'atteindre surtout, sans atteindre à la littérature même, à ce qui fait sa saveur, sa tension et son indépendance ? 

L'enjeu est là : révéler le bien et par-là même faire le bien sans leçons de morale. Enjeu difficile... : d'abord, car comme le dit Gide : « ce n'est pas avec de bons sentiments qu'on fait de la bonne littérature »... Enjeu difficile aussi, parce qu'à écouter les Misérables, on se demande comment creuser de tels personnages dont la portée morale semble si simple... L'évêque Bienvenu est bon, Valjean le sera aussi. Tout simplement. C'est le drame du bien : sa simplicité. Comment donner de la matière, du relief et du rebondissement à ce qui semble l'exclure sur le papier ? 

Billy Budd de Herman Melville, ici adapté version opéra par Benjamin Britten, est un autre exemple dans ce livre. Billy Budd, c'est un matelot, beau et innocent, mais condamné à la mort. Face à lui le démoniaque John Claggart. Soit sur la scène : deux personnages antinomiques, des idéaux-types du bien et du mal, et l'impression que se joue sous nos yeux un combat manichéen... Trop, peut-être, comme s'il suffisait de mettre le mal face au bien pour lui donner du relief. Mais c'est sans compter sur une chose : la tension qui se noue entre deux forces, deux personnages, la pression sur les âmes qui leur donne une trajectoire. Le bien est simple, mais il s'invente, se forme, au fur et à mesure des intrigues et des rapports de force. Mais la question reste : si le bien a une profondeur qui se forge au long d'un récit, comment le donner à entendre sans dénoncer naïvement l'égoïsme humain ou la dureté des institutions, sans faire donc une leçon ? 

Un autre exemple convoqué par Michel Terestchenko est La pitié dangereuse de Stefan Zweig. La pitié est dangereuse quand elle est facile. Non pas simple, mais facile. On a trop souvent tendance à identifier l'un est l'autre : c'est pourquoi les héros du bien dans la littérature ont des trajectoires, simples mais pas faciles. Et qu'ils engagent ainsi une pitié créatrice, celle de l'auteur, et celle du lecteur. 

Cette pitié, qui n'a rien de facile, de dangereux et de sentimentale, réside dans l'intérêt et la sensibilité même qu'elle éveille chez le lecteur pour des situations bonnes sans pour autant l'obliger. Et de là, cette question : si le bien semble trop cliché, trop suspect, pour certains, critiquer sans cesse les bons sentiments, ne l'est-ce pas aussi ? Et croire que le bien oblige nécessairement, ne l'est-ce pas aussi ? 

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