LE DIRECT
Emmanuel Macron arrive pour assister à une cérémonie à l'Arc de Triomphe à Paris le 11 novembre 2018 dans le cadre des commémorations du centième anniversaire de l'armistice du 11 novembre 1918

Itinérance mémorielle ?

5 min
À retrouver dans l'émission

Alors que le président de la République vient de célébrer les 100 ans de l’Armistice, quelle différence faut-il faire entre mémoire et histoire ?

Emmanuel Macron arrive pour assister à une cérémonie à l'Arc de Triomphe à Paris le 11 novembre 2018 dans le cadre des commémorations du centième anniversaire de l'armistice du 11 novembre 1918
Emmanuel Macron arrive pour assister à une cérémonie à l'Arc de Triomphe à Paris le 11 novembre 2018 dans le cadre des commémorations du centième anniversaire de l'armistice du 11 novembre 1918 Crédits : Ludovic MARIN / POOL - AFP

Périple mémoriel

La semaine dernière était celle, pour le président de la République, d’une (je cite) « itinérance mémorielle » dans le cadre du centenaire du 11 novembre 1918, c’est-à-dire de l’armistice qui a mis fin à la première guerre mondiale. Derrière cette expression étrange, qui rappelle le jargon des médecins de Molière ou ceux de certains textes programmatiques des spécialistes modernes de la pédagogie, se cache l’idée d’une sorte de tour de France, notamment du Nord-Est de celle-ci, ponctué par un ensemble de cérémonies commémoratives.
Cette itinérance s’est conclue par une cérémonie à Paris le 11 novembre, en présence notamment d’Angela Merkel et de Donald Trump. Depuis quelques années, les présidents de la République semblent accorder une importance toute particulière aux cérémonies commémoratives, qui les haussent au dessus des disputes politiciennes quotidiennes, les raccrochent à la grande histoire, et les mettent dans les pas des plus grandioses de leurs prédécesseurs.

Pourtant à y regarder de plus près, les commémorations de l’Armistice de 1918, cette année, sont marquées par une ambiguïté fondamentale. Nous ne sommes pas sûrs de savoir ce que nous commémorons. Que commémorer de la guerre de 14-18 ? Faut-il commémorer la défense nationale, le sacrifice héroïque de nos soldats, ce qu’à l’époque on appelait la « revanche » des « Poilus » contre les « boches » ? Mais comment le faire alors qu’on pense désormais que la Grande guerre avait quelque chose d’absurde, qu’elle n’était qu’une gigantesque boucherie, que la réconciliation avec l’Allemagne est plus belle que la rivalité, que la France a utilisé les troupes venues de ses colonies comme chair à canon ? Mais si l’on pense vraiment tout cela, alors pourquoi commémorer ? Pourquoi la France a-t-elle mené cette guerre ?

Histoire et mémoire

Toutes ces confusions viennent sans doute du fait que quelque part vers la fin du XXe siècle, nous sommes passés de l’histoire à la mémoire. Deux livres, très différents, avaient très bien enregistré cette mutation : le recueil collectif Les lieux de mémoire dirigés par l’historien Pierre Nora et paru entre 1984 et 1992, et le livre de Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, paru en 2000. Comment Pierre Nora lui-même comprenait-il le passage de l’histoire à la mémoire, qu’il décrivait en même temps qu’il l’accomplissait ?
L’histoire est la science des historiens, le récit que ceux-ci mettent en place. Mais elle est aussi l’élément dans lequel une collectivité agit. Si un peuple parle de son histoire, il désigne la somme des combats qu’il a menés et qui lui ont permis de vivre jusqu’au moment présent, mais aussi la somme des combats qu’il doit continuer à mener pour survivre en tant que peuple. L’histoire est une longue série de vengeances et de revanches, elle nous place à un moment de son déroulement et nous oblige à prendre position pour la suite. La perfide Albion, Trafalgar, l’Alsace-Lorraine : autant de mots qui rappelaient aux petits français que les combats n’étaient pas finis. Ainsi quand Marx et Engels, au début de leur Manifeste du parti communiste, écrivent que « L’histoire de toute société, jusqu’à nos jours, est l’histoire de la lutte des classes », c’est pour mieux enjoindre aux prolétaires de mener la bataille la plus importante de l’histoire, celle, justement, qui mettra fin à l’histoire.

La mémoire, au contraire, ce n’est plus le récit des fracas du passé qui dictent l’avenir, c’est le récit d’un temps passé, révolu, enfoui à jamais dans les archives. La partie est terminée, il n’y a plus à se battre, et nous pouvons désormais découvrir, sous le récit unifiant qu’était l’histoire de France ou l’histoire mondiale, les différentes mémoires particulières : mémoire des vendéens, mémoire des communards, mémoire royaliste, mémoire communiste, mémoire provençale, bretonne, mémoire des Juifs, des homosexuels, des femmes, des colonisés. L’histoire crée un peuple qui est un peuple combattant, souvent agressif, la mémoire insiste au contraire sur les groupes au sein d’un peuple, sur les traumatismes qu’ils ont vécus et qui sont aussi les nôtres. L’histoire parle de héros, la mémoire de victimes.

L’abus de mémoire

De là vient une autre confusion : les mémoires s’entrechoquent et changent en fonction du moment. Car qui dit mémoire dit trou de mémoire. Dans son ouvrage La mémoire, l’histoire, l’oubli, Ricoeur distinguaient trois différentes formes de ce qu’il appelait « l’abus de mémoire » : la mémoire empêchée, la mémoire manipulée, la mémoire abusivement commandée. Nous connaissons bien, en France, ce sujet, quand nous pensons aux différentes façons qu’on a eu d’aborder la mémoire de la seconde guerre mondiale depuis 1945 : le mythe gaullo-communiste selon lequel tout le peuple français avait été résistant, dont une illustration pourrait être le discours épique de Malraux pour l’entrée des cendres de Jean Moulin au Panthéon, puis la sortie du film Le chagrin et la pitié et des ouvrages de Paxton, redécouverte progressive de la collaboration, des persécutions raciales, jusqu’au discours du Vel d’hiv de Jacques Chirac en 1995. Il n’est pas improbable que notre mémoire de l’événement continue d’évoluer avec le temps.

Toutes ces questions, on ne peut pas s’empêcher de penser que l’actuel président de la République les a bien en tête. Car quand Ricoeur écrivait La mémoire, l’histoire et l’oubli, il était aidé par un jeune homme qui n’était autre qu’Emmanuel Macron.

Bibliographie

Les lieux de mémoire

Les lieux de mémoirePierre NoraGallimard collection Quarto, 1997

L'équipe
Production
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......