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Philosophie des ruines

Philosophie des ruines

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De quoi les ruines sont-elles le signe ? D’une splendeur totalement déchue ? D’un passé révolu mais qui persiste ? Ou au contraire, d’un temps présent qui s’efface pour laisser place à l’avenir ?

Philosophie des ruines
Philosophie des ruines Crédits : Shobeir Ansari - Getty

Toutes ces questions se posent dans l'essai qui vient de paraître aux éditions des Prairies ordinaires, signé Diane Scott et intitulé tout simplement Ruine, invention d’un objet critique.
Dans ce livre, on croise des villes abandonnées, des usines désaffectées, des murs en lambeaux et des zones fantômes… 

Quand les ruines animent le présent

En 1789, Volney contemplait les ruines comme autant de « Méditations sur les révolutions des Empires » ; en 1927, Heidegger, dans Etre et temps, voyait dans les ruines le travail même de l’histoire. Et entre les deux, en 1802, Chateaubriand dans son Génie du christianisme distinguait deux types de ruines : « l’une, ouvrage du temps ; l’autre, ouvrage des hommes », et d’ajouter, je cite : 

Les premières n’ont rien de désagréable, parce que la nature travaille auprès des ans. Font-ils des décombres, elles y sèment des fleurs. (Mais) Les secondes ruines sont plutôt des dévastations que des ruines ; elles n’offrent que l’image du néant, sans une puissance réparatrice. 

Ressortait ainsi une définition de la ruine à la fois comme trace d’un temps passé qui persiste dans le temps, s’entremêle au présent, et comme témoin d’un temps glorieux mais désormais révolu.
Dans cette double définition, les ruines restaient quoi qu’il en soit un signe du passé et du temps qui passe. Il n’en est plus ainsi aujourd’hui, nous dit Diane Scott dans son essai.
Les ruines sont au contraire une passion bien actuelle, elles nous fascinent, on les chérit.
Mais comme signe de quoi alors, si ce n’est alors celui d’un passé qui s’effrite ou qu’il s’agit de réparer ? En quoi les ruines peuvent-elles paradoxalement animer notre présent et tendre vers l’avenir ? 

Amour des ruines

Les époques tombent amoureuses. La nôtre aime les ruines. Ruines de l’Europe de l’Est après la chute du Mur, ruines de l’industrie du XXème siècle, ruines des cinémas catastrophes et post-apocalyptique. Un appétit de ruines traverse l’image dont le corpus ne cesse de s’étendre. Les usines abandonnées, les villes effondrées et les bâtisses décrépites se tuilent et se conjuguent...

Qu’il s’agisse d’architecture, de politique ou d’art, il y a une multiplication des ruines, nous dit Diane Scott, une profusion des ruines, une fécondité des ruines. C’est comme si les ruines étaient désormais nouvelles, comme si elles étaient désormais constructives, créatrices. C’est une idée bizarre mais prenez, par exemple, cette mode de la collapsologie et des fins du monde… que révèle-t-elle ? Révèle-t-elle le fait que nous cessons de vivre la fin de l’histoire, en bute à un véritable renouveau ? Révèle-t-elle une sorte de pulsion de mort, destructrice, inhérente à chacun ? Ou révèle-t-elle encore une nouvelle approche de la mort et de la finitude, une manière de se l’approprier ? 

L’art du reboot

Toute la dernière partie du livre de Diane Scott est consacré à ce thème du « reboot ».
Ni remake, ni reprise, ni spin-off, ni prequel, etc…., le reboot, c’est par exemple Blade Runner 2049, soit la même histoire que Blade Runner mais qui se donne comme si c’était la première histoire. Un reboot, c’est un « annule et remplace » : on connaît déjà l’histoire, mais elle va être écrite d’une nouvelle manière.

Les ruines sont désormais cela : des zones, des bâtiments, des pans de culture, qui font signe vers une histoire que l’on connaît mais que l’on va annuler et remplacer. Drôle de perspective de réinvention, mais aussi de culture qui tourne sur elle-même, saturée. 

Sons diffusés :

  • Bande annonce du film Stalker de Tarkovski 
  • David Bowie, Heroes
  • Bande annonce du film Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve 

Bibliographie

Ruine : invention d'un objet critiqueDiane ScottLes Prairies ordinaires / éditions Amsterdam, 2019

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