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Angélina Jolie dans le film Maléfique de Robert Stromberg (2014)

Pour une philosophie des sorcières

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Longtemps chassée puis longtemps oubliée, la sorcière revient depuis quelques années. Où ? Pourquoi ? Cela vaut-il pour la philosophie ? Quelle place lui faire ?

Angélina Jolie dans le film Maléfique de Robert Stromberg (2014)
Angélina Jolie dans le film Maléfique de Robert Stromberg (2014) Crédits : Walt Disney Pictures/ Allociné

En ce qui concerne le « où ? », on peut remarquer que la sorcière fait son retour dans des colloques et des revues littéraires (le n°5 de Muse Medusa consacrait ainsi tout un dossier aux « Figures d’un pouvoir clandestin »), dans des films, « I am not a witch » de la réalisatrice zambienne Rungano Nyoni, dans des mouvements militants féministes, les Witch Bloc par exemple, et parfois même les deux, dans des livres et films d’artistes engagées, comme ceux de l’artiste Camille Ducellier à qui l’on doit Le guide pratique du féminisme divinatoire et Sorcières mes sœurs : 

Pourquoi d’un tel retour de la sorcière ? A quoi doit-on ce retour en grâce de cette figure soit persécutée, soit ignorée, soit encore complètement lissée (il faut rappeler que la sorcière la plus connue fut quand même pendant longtemps Samantha, la « Sorcière bien aimée ») ? 

Le « où » et le « pourquoi » d’un tel retour vont de pair : ce n’est effectivement pas un hasard si les sorcières reviennent aujourd’hui à la faveur de tout un questionnement sur les femmes longtemps restées dans la clandestinité en raison de leur mystère soi-disant originel et naturel. 

L’artiste Camille Ducellier, les militantes américaines Barbara Ehrenreich et Deirdre English à qui l’on doit le best-seller Sorcières, sages-femmes et infirmières (paru en 73 mais seulement sorti en France en 2015), l’historienne Silvia Federici, auteure de Caliban et la sorcière, les écrivaines Starhawk et Chloé Delaume, qu’elles soient aussi écologistes et marxistes, toutes se revendiquent féministes et sorcières. 

Les assumant comme synonymes d’exclusion, de pouvoir mystique, de charme magique, toutes font ainsi le choix de retourner le stigmate et de l’arborer…. 

Parmi les textes les plus connus sur les sorcières, on ne peut pas passer à côté de celui de Jules Michelet. Il condense ici dans l’introduction de son livre de 1862, l’idée que l’on s’en fait et le choix aussi, féministe, de le devenir. Mais ce choix est-il une manière d’assumer la subversion des sorcières ou de les légitimer et d’en perdre peut-être le côté sulfureux ? Comment penser cette articulation actuelle entre légitimation et subversion ? 

C’est une question toute philosophique que l’on peut donc soulever sur les sorcières. Et c’est aussi une manière de voir quelle place leur faire en philosophie. Car, il faut le dire, celle-ci n’est pas énorme. De sorcières ou sorciers, les philosophes ne parlent pas frontalement : Foucault l’évoque au détour d’une interview en 76 (c’est dans les Dits et Ecrits) préférant aux sorciers les possédés ; Jean Bodin, qui a révolutionné la philosophie politique avec son concept de souveraineté au XVIème siècle, aussi démonologue, nous a laissé, en 1580, De la Démonomanie des sorciers ; et en filigrane, par ses descriptions dans Le 2ème Sexe, Simone de Beauvoir souligne et préfigure l'identité femmes/sorcières. Mais c’est à peu près tout. Quelle place philosophique faire alors à la sorcellerie et à ses figures ? 

De la même manière que la Maléfique de La belle au bois dormant a été exclue, on peut dire que la sorcellerie l’a été de la philosophie. Trop magique, trop mystique, elle oppose un défi à la raison et aux normes, elle incarne la question de l’altérité et de son intégration… mais c’est pourtant par là qu’elle pourrait exciter les philosophes. 

Notons-le : Bergson a ainsi réhabilité le mystique dans ses Deux sources de la morale et de la religion, récemment, Magic de Laurent de Sutter (PUF, 2015) et Philosophie de la magie de Rémi David (Autrement, 2017), ou l’édition 2016 de la Semaine de la pop philo, témoignaient de cette fascination de la pensée pour la magie… Alors pourquoi pas les sorcières ? Résistance, savoir, solidarité, pouvoir du corps, elles ont tant de choses à dire aux philosophes. 

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