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Les médias sont-ils moins libres qu’avant ?

Les médias sont-ils moins libres qu’avant ?

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460 journalistes, 500 personnalités lectrices du Monde, de Télérama, du Courrier International et de La vie, se sont engagés la semaine passée pour défendre l’indépendance de leur journal. Retour sur les sources philosophiques de ce principe démocratique.

Les médias sont-ils moins libres qu’avant ?
Les médias sont-ils moins libres qu’avant ? Crédits : Steve Eason - Getty

De la liberté de la presse à l’indépendance éditoriale

Comment est-on passé de la liberté de la presse à l’indépendance éditoriale ? C’est la question que je me suis posée en lisant les deux tribunes du Monde et en entendant Raphaëlle Bacqué, elle-même journaliste dans le quotidien, à ce même micro sur France Culture. L’accent est aujourd’hui mis sur l’indépendance, alors qu’en 1789, c’est la liberté de la presse qui avait été proclamée. Que s’est-il passé ?

En philosophie, et même s’ils sont presque synonymes dans la langue, on a tendance à distinguer la liberté de l’indépendance : la première est positive, la seconde négative.
Le philosophe Isaiah Berlin, dans sa leçon inaugurale à l’Université d’Oxford le 31 octobre 1958, a conceptualisé cette distinction : l’indépendance ou liberté négative est l’absence d’entraves à son exercice qui assure un espace de liberté, quand la liberté positive est la possibilité que chacun se donne d’agir en dehors de toutes contraintes extérieures. 

En ce qui concerne la presse, nous serions donc passés d’une liberté positive, pleine, entière, à un souci de se préserver de la contrainte (économique, mais aussi politique ou sociale).
Doit-on en déduire que la presse a perdu en liberté ? Qu’il s’est produit une modification profonde de ses conditions d’exercice et de production ?

Limiter la presse

À la pression financière des actionnaires, il faudrait ajouter la défiance que la presse suscite désormais.
“Défiance”, le mot est devenu courant depuis les Gilets jaunes pour caractériser le lien fragilisé entre médias et public.
Est-ce une contrainte de plus avec laquelle la presse a-t-elle à faire ? Est-ce encore un signe de la perte de liberté des journaux ? 

Quand la liberté de la presse est proclamée en 1789, elle prend la forme d’un article dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : c’est l’article 11 qui postule, je cite : 

La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre à l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. 

De fait, si la presse a toujours été vue comme l’un des socles de la démocratie, elle a toujours été associée à son propre abus, à sa propre limitation.
Dans un texte de 1817, qu’il faut absolument relire, L’homme politique et philosophe, Pierre-Paul Royer-Collard propose ainsi une thèse originale de la liberté de la presse : celle-ci n’est pas seulement libre parce qu’elle s’exerce, mais aussi parce qu’elle est réprimée dans ses abus.
Comment comprendre cela ? Comment comprendre qu’il est juste que les médias soient défiés ? 

Prouver son indépendance 

Pression financière, défiance du public, il ne manquait plus que la critique du Président de la République pour clore le tableau des contraintes que subissent les médias aujourd’hui. Ce qui permet de reposer la question de Royer-Collard : comment faire pour défier la presse, sans pour autant la mettre en danger ?
Pour Royer-Collard, mais aussi pour tout un ensemble de philosophes français du XIXème siècle, comme Tocqueville, la presse est ce qui permet l’émergence d’une opinion publique. Dès qu’elle fait primer des opinions particulières sur l’opinion générale, là est le danger. D’où la nécessité de la défier, de la critiquer. D’où le fait aussi que la liberté de la presse est par essence une in-dépendance (et pas une liberté pleine) : elle travaille à ne dépendre ni d’opinions privées, ni d’intérêts privés, et encore moins du pouvoir du Président.
La presse n’est donc pas moins libre aujourd’hui, mais apparaît dans toute sa splendeur l’indépendance dont elle doit faire preuve. 

Sons diffusés :

  • Raphaëlle Bacqué, Les Matins de France Culture, 13/09/2019
  • Rapport de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse dans le monde, France24, 18/04/2019
  • Discours d’Emmanuel Macron du 25 juillet 2018
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Bibliographie

Les libérauxPierre ManentGallimard, collection Tel, 2001

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