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Image extraite du film Elephant man de David Lynch (1980)

Le pouvoir d’attraction de la laideur

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Un ouvrage collectif sur la laideur sous la direction de Bertrand Naivin, se penche sur ce paradoxe : pourquoi ce qui est repoussant nous attire-t-il autant?

Image extraite du film Elephant man de David Lynch (1980)
Image extraite du film Elephant man de David Lynch (1980) Crédits : D.R

La laideur peut attirer, bizarrement. Le repoussant, le dégoûtant, le moche... a ses qualités, tout comme le beau, le joli ou l'agréable. Mais pourquoi ? Pourquoi le laid qui, donc repousse et dégoûte, peut-il nous attirer ? 

Mais, pourquoi, bizarrement encore, n'a-t-il pas plus attiré les philosophes ? C'est une très bonne manière d'entrer dans le sujet : pourquoi ne pas s'être intéressé un peu plus à la laideur pour mieux comprendre ce qu’est une expérience esthétique ? 

Qu'est-ce que le laid ? Pour le savoir, autant commencer son contraire, le beau. Ainsi, chez les antiques, le beau est l'harmonie des formes et proportions ; chez Kant, il est l’objet d'une satisfaction désintéressée ; et, enfin, il peut relever des Beaux-arts, je renvoie ici à Hegel et à l'idée que le beau est une finalité de l'art.

Appliquant cela au laid et en inversant les choses : on pourrait alors dire que le laid est le difforme, qu'il est l'objet d'une insatisfaction désintéressée, ou encore, qu'il n'est jamais artistique... Et pourtant, non.  

. Non, le laid n'est pas le difforme (il existe des choses très proportionnées et très laides, une voiture par exemple, on y reviendra). 

. Non, le laid n'est l'objet d'une insatisfaction désintéressée, car une insatisfaction est rarement désintéressée.  

. Et non, le laid peut être le but de l'art, en témoigne... l'histoire de l'art. 

Voilà donc l'hypothèse : et si la laideur n'était pas l'envers de la beauté, mais une catégorie de la beauté, ou en tout cas, une expérience esthétique ?

A écouter cet extrait de La Collectionneuse de Rohmer, « que nous fait le laid ? » est sûrement la question à poser, une bien meilleure question en tout cas que « qu'est-ce que le laid » (calquée sur la classique interrogation « qu'est-ce que le beau »). 

Car plus que le beau qui semble parfait, lisse, impossible à commenter (quoiqu'en pense Kant), le laid, lui, ne lasse pas, le laid mobilise, le laid accroche, le laid délie les langues (pas que les mauvaises) et marque les esprits. Oui, la laideur est un scandale, un affront, que l'on ressent au plus profond de nous-mêmes et que l'on partage. 

C'est donc un scandale qui attire, 1er paradoxe. Et c'est un scandale qui rapproche des autres, 2ème paradoxe. Et 3ème et dernier paradoxe : la laideur est un scandale qui se décline en une multiplicité d'expériences, de mots, de sensations concrètes, récurrentes, mais qui pourtant ne se recherche pas et échappe à nos mesures. Comment saisir alors ce laid que l'on hait ? 

L'ouvrage collectif dont part toute cette réflexion sur la laideur développe ces idées d'un laid qui n'est pas l'envers de la beauté, d'une laideur qui n'a rien du beau désintéressé, mais se vit physiquement, concrètement... et quotidiennement… comme une voiture. Toute la fin de l'ouvrage est en effet consacré à la laideur du design automobile, pourquoi pas d'ailleurs, car s'il y a bien un objet ordinaire, proportionné, pensé et pourtant potentiellement laid, c'est bien une voiture. A quoi tient alors sa laideur ? A une esthétique que l'on a en tête et à laquelle telle voiture ne correspond pas... Quoiqu'on en pense et même par défaut, la laideur a tout de l'expérience esthétique !

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