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Illustration anatomique de Jacques Gautier d'Agoty dans "Anatomie générale des viscères", 1752

Esthétique de la charogne

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Qu'est-ce que l'art de la décomposition ? Quel est l'attrait de l'esthétique de la charogne ? Des momies aux illustrations anatomiques du 18ème siècle jusqu'aux sculptures contemporaines moisies de Jean-Michel Blazy, le philosophe Hicham-Stéphane Afeissa dresse une histoire de l’art de la charogne.

Illustration anatomique de Jacques Gautier d'Agoty dans "Anatomie générale des viscères", 1752
Illustration anatomique de Jacques Gautier d'Agoty dans "Anatomie générale des viscères", 1752 Crédits : Universal History Archive/UIG - Getty

Hicham-Stéphane Afeissa publie Esthétique de la charogne aux éditions Dehors.

Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,          
Ce beau matin d'été si doux :          
Au détour d'un sentier une charogne infâme          
Sur un lit semé de cailloux,          
Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,          
Brûlante et suant les poisons,          
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique          
Son ventre plein d'exhalaisons…          
"Une charogne", poème de Charles Baudelaire

De la laideur à l’expérience esthétique

Pourriture, viscères, sang, moisissures et excréments… D’où vient notre attirance pour le laid ? Qu’est-ce que la laideur et que nous fait-elle ? C’était les questions vraiment stimulantes posées par un ouvrage collectif l’année passée… 

Avec ce livre de Hicham-Stéphane Afeissa, la question est sensiblement différente : il ne s’agit pas de parler de la laideur précisément, ni de son essence ni de ses effets par rapport à la beauté, mais de partir de la charogne pour repenser carrément tout un pan de la philosophie : l’esthétique. 

On pourrait dire en fait que ce livre reprend la réflexion sur le laid là où on l’avait laissé... car en embrassant toutes les représentations de la charogne, de l’art médiéval à Baudelaire, de Fragonard au bioart actuel, il va plus loin qu’une définition du laid, pour proposer une contribution générale sur l’expérience esthétique comme expérience cognitive, c’est-à-dire de savoir et de connaissance. 

Etonnant, mais oui : quand on regarde une oeuvre, il se jouerait plus qu’une affaire de beauté, d’art ou de plaisir, il y aurait tout un processus de connaissance en jeu, et c’est le spectacle de la charogne qui nous le révèle. 

L’art de la décomposition

Tout part dans cette Esthétique de la charogne d’un documentaire de la BBC, dont le titre français, L’art de la décomposition, laisse entendre que le processus de pourrissement serait plus qu’une simple expérimentation scientifique… mais en quoi la décomposition serait-elle alors de l’art ? Où est la création dans ce processus naturel ? 

Et par quelle opération, pour citer Hicham-Stéphane Afeissa dans son introduction, “tout ce qui grouille, fourmille, se désagrège, adhère, s’agglutine, pullule, ondoie”, tout ce qui est voué, autrement dit, à inspirer du dégoût, “pourrait-il présenter le moindre attrait esthétique” ?

Pour y répondre, ce livre trace toute une histoire de l’art de la charogne, de la “mort sèche” des momies au goût du moisi contemporain, en passant par l’art macabre et l’anatomie artistique, et explore, en son coeur, le texte clé d’Aristote dans la Poétique : le plaisir cathartique qu’il y a à contempler le spectacle du pire. 

Le pourrissement ou la vie 

En quoi montrer le pire, c’est-à-dire la mort, sous toutes ses formes, serait-il esthétique et pourrait-il donc contribuer à une théorie générale de l’expérience esthétique ? Faut-il y voir un goût pervers de l’homme pour le dégoût, une tentative d’embellissement du laid, ou 3ème hypothèse : la possibilité de voir le pire tel qu’il est, vraiment, exactement, en réalité ? 

C’est cette 3ème voie qui remporte ici la mise : plus qu’une transfiguration artistique du répugnant, de l’immonde, de l’abject, plus qu’une conversion du laid en beau, et du dégoût en goût, il y aurait dans cette décomposition le spectacle de la vie telle quelle, qui se transforme par elle-même. 

Il y aurait sous nos yeux l’enseignement des mécanismes de la nature, capable de nous étonner, de nous émouvoir, de nous toucher… et l’enseignement que l’esthétique, naturelle ou humaine, ne saurait se passer de quelque savoir scientifique pour être d’autant plus appréciée… 

Sons diffusés :

  • Une charogne de Baudelaire, poème chanté par Léo Ferré
  • L’art de la décomposition, documentaire BBC, 2011
  • Lecture de La comédie de la mort de Théophile Gautier par Anne Brissier 
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