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Cannibalisme rituel chez les Aztèques. Manuscrit de Bernardino de Sahagun. 17ème siècle

Soi-même comme un cannibale

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Mondher Kilani nous livre ses Fragments d’un discours cannibale… pourquoi cet autre cannibale nous est-il si proche et hante-t-il nos fictions ?

Cannibalisme rituel chez les Aztèques. Manuscrit de Bernardino de Sahagun. 17ème siècle
Cannibalisme rituel chez les Aztèques. Manuscrit de Bernardino de Sahagun. 17ème siècle Crédits : COSTA / LEEMAGE - AFP

C’est un livre dont vous avez peut-être déjà entendu parler, ici ou ailleurs, il est paru aux PUF : c’est le livre de l’anthropologue Mondher Kilani, Du goût de l’autre, fragments d’un discours cannibale. 

Le cannibalisme, le phénomène n’échappe pas aux philosophes, c’est pourquoi j’en parle… Mais j’en parle aussi et tout simplement parce que je suis comme tout le monde : le cannibalisme, ça me fascine. Mais pourquoi ? La question philosophique part bien de là : que recouvre cette fascination entre attraction et répulsion ? 

Voici le genre de récits qu’on imagine quand on prononce le mot de “cannibalisme” : des cérémonies venues d’ailleurs, avec de la faim, du sang… Pourtant, à bien y regarder, le cannibalisme dépasse largement ce genre de récits, exotiques, érigés au rang de faits. Il dépasse même largement les époques, les frontières, les peuples auxquels on l’a associé, des Scythes et Assyriens, aux Jivaros d’Amazonie et aux Dayaks de Bornéo…

Si vous regardez bien, le cannibalisme est partout. Son sens plastique le permet : il renvoie tout à la fois aux conquêtes coloniales de Christophe Colomb (c’est la 1ère fois que le mot apparaît) qu’à la manducation de la chair humaine, à l’autre monstrueux ou à la dévoration des siens (même de ses parents). 

Et si vous regardez encore mieux, le cannibalisme traverse la culture : Moby-Dick, Robinson Crusoé, le film récent de Julia Ducournau, Grave, le Petit Chaperon Rouge, Sade... Voici donc le cannibalisme : renvoyé à un ailleurs, il ne cesse pourtant de hanter notre culture la plus proche. 

Loin d’être une question de nature, un donné, un fait, on l’entend avec Lévi-Strauss qui rappelle le mythe narrant son apparition, le cannibalisme est bien plutôt une question de culture. Il trouve dans la fiction et la narration, les mots et les images, les contes et les constructions fantasmatiques, sa raison d’être. 

D’où ce paradoxe du cannibalisme : cette altérité, cette étrangeté, ce sont les nôtres, celles que l’on cultive dans nos imaginaires, celle sur laquelle Montaigne, Diderot, Bataille, Baudrillard, Barthes ont réfléchi...

Et c’est la thèse de Mondher Kilani, dans son livre, à la fois réflexion sur l’anthropophagie et sur la méthode anthropologique (pas si éloignées dans les termes), il souligne ce rapport toujours construit à l’autre, façonné et médiatisé par nos discours. Mais pourquoi le cannibalisme en particulier ? Pourquoi le cannibale serait-il cet autre privilégié ? 

Et si le cannibalisme ne faisait pas que hanter nos esprits mais nos gestes, même les plus amoureux ? Et si nous étions, nous tous, des cannibales ? Quand on mange de la viande, quand on épie les autres, qu’on aimerait bouffer le monde, qu’on dévore des livres, ou avec son amant… 

Il y a quelque chose de foncièrement déconcertant avec le cannibale : cet autre ne mange pas quelqu’un d’autre, mais de la chair humaine, il mange quelqu’un qui lui ressemble et il le fait encore plus sien, il l’ingère, le digère, l’incorpore. 

Voilà donc l’étrangeté, la vraie : le cannibale est vu comme un autre, alors qu’il reste dans le même, à manger les siens... Et il y a ici comme un aveu : c’est comme si un rapport à l’autre restait impossible, même pas pour partager un repas. 

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