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L'expérience pleine et active du rien.

Apologie de l'apathie

3 min
À retrouver dans l'émission

Alors que Tocqueville définissait l’apathie comme la mollesse par excellence, et en faisait le danger n°1 de nos sociétés, l'apathie est paradoxalement un véritable événement, un vrai scandale qui suscite des réactions et des réflexions à force de tourmenter ceux qui ne la vivent pas.

L'expérience pleine et active du rien.
L'expérience pleine et active du rien. Crédits : Kathleen Finlay - Getty

Pour cette première, je vais vous parler de mes vacances…. durant lesquelles, je n’ai pas lu une seule ligne de philosophie, en fait j’ai pratiqué ce qui caractérise la plupart de mon temps : ne rien faire. Et malgré l’absence de quelconque lecture philosophique, j’ai toutefois eu l’impression d’expérimenter une des grandes préoccupations de cette discipline : l’apathie.  Cette incapacité à être émue ou à réagir, qu’Alexis Tocqueville, le spécialiste de la démocratie au XIXe siècle, voyait comme le fruit de l’individualisme et comme le danger n°1 de nos sociétés, loin derrière l’anarchie et le despotisme. C’est dire… et pourtant, en bonne individualiste, je suis restée chez moi, dans “la solitude de mon coeur” (je cite Tocqueville) à faire défiler des photos sur les réseaux sociaux. 

L’expérience de l’apathie, et on ne le dit pas assez, est une expérience vraiment paradoxale. A force de faire défiler des photos de barbecue, des citations de livres, des indignations sur les masques mal portés, j’ai eu l’impression d’atteindre ce que recherchent certains mystiques, une sorte de zen inversé, d’ataraxie sans noblesse, où l’absence de troubles n’a rien d’un accomplissement. 

Je ne me suis pas questionnée sur le bien fondé de ces démonstrations, leur vide ou leur obscénité, et encore moins sur leur pouvoir. Non, j’ai pris ça passivement, sans investissement, sans passion, ni bonne ni mauvaise. Rien ne m’est venu à l’esprit… sauf ce constat : n’est-ce pas fou de ressentir à ce point la passivité, l’absence de saveur, d’intérêt ou d’empathie ? De faire l’expérience pleine et active du rien ?

Ressentir pleinement le rien

Alors que Tocqueville définissait l’apathie comme la mollesse par excellence, n’avait-il pas vu qu’elle n’était pas, non pas le fait de ne rien ressentir (une anesthésie ou le sommeil suffisent à ça), mais de ressentir pleinement, activement, positivement le rien ? N’avait-il pas vu une sorte de merveille dans l’apathie ? Une sorte de fascination à voir celles et ceux touchés par la grâce de l’absorption gratuite, ces masses fantomatiques et affalés, faites de silence et de flemme, capables de gober et de rêver les yeux ouverts ? 

A quoi pensent-ils, qui sont-ils, que se passe-t-il dans leur tête ? Il y a même une sorte de suspense, du drame : s’en sortiront-ils ? Pourront-ils prendre un livre, l’air, ou pire, avoir un avis sur le covid ? Au fond, je crois que Tocqueville a été face à ce que j’appelle l’énigme de la larve qui, à force de tourmenter ceux qui ne le vivent pas, fait paradoxalement de l’apathie un véritable événement, un vrai scandale. 

Voilà, je postule qu’en étant apathique, au moins, on crée du scandale, du danger, au moins, on suscite des réactions et des réflexions, plus que tous ceux qui s'agitent avec leur barbecue, leur avis et leur indignation. D’où cette hypothèse : et si, contre toute attente, la grande aventure, c’était enfin l’ambition à ne rien faire, activement, positivement, et si c’était donc l’apathie ?

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