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Le déjeuner sur l'herbe

Penser printemps

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Alain Corbin propose une histoire de l’herbe et de ses émotions. Et en philosophie, qu’évoque-t-elle ?

Le déjeuner sur l'herbe
Le déjeuner sur l'herbe Crédits : Edouard Manet

C’est un livre qui n’est pas un livre de philosophie mais d’histoire, mais soyons transdisciplinaires avec le dernier ouvrage d’Alain Corbin sur... La fraîcheur de l’herbe. Vous aurez compris le lien avec le printemps : Alain Corbin nous propose de suivre l’histoire, de l’Antiquité à aujourd’hui, de toute la gamme d’émotions éveillées à chaque même moment de l’année, par la vue, l’odeur et le toucher de l’herbe. L’occasion de nous pencher aussi sur toutes les pensées, rêveries et images que l’herbe suscite en nous et dont les philosophes se sont nourris. 

Se pencher sur l’herbe en sciences humaines semble complètement inattendu, et même un peu dérisoire. Mais le faire, c’est en fait se lancer dans une vaste entreprise : les occurrences de l’herbe dans la peinture, la littérature et la musique sont infinies, et ne sont jamais en fait insignifiantes… 

Le déjeuner sur l’herbe de Manet n’aurait pas le même sens sur du bitume, les “Feuilles d’herbe” du poète américain de Walt Whitman seraient moins sensuelles s’il s’agissait de feuilles de papier, et cette chanson de Gainsbourg chantée avec Michel Simon serait moins nostalgique sans cette mention de l’herbe tendre. 

Cette chanson révèle ce que peut évoquer l’herbe : l’enfance et les souvenirs, le bonheur et le repos, et l’amour… En philosophie, l’herbe n’est pas travaillée en tant que telle, mais par métonymie :  c’est la nature que l’on désire et dont le contact éveille la rêverie, cette pensée qui divague… L’herbe, c’est aussi le pré ou la prairie, comme des utopies pastorales, protégées de la société… Ou c’est l’éternelle fraîcheur qui en dit tant sur la force de la fragilité...

Asile d’un instant, monde minuscule, espace pulmonaire… Si l’herbe éveille et réveille toutes ces réflexions de Platon, Rousseau, Thoreau ou Aldo Leopold, sur la quête d’un rapport pur à l’environnement, sur le rêve d’une égalité et d’une transparence collectives, ou encore, sur la possibilité d’une bonté naturelle dénuée de morale… est-elle peine perdue ? N’est-elle qu’utopie ? 

Dans son éloge de l’herbe, que l’on vient d’entendre (et qu’il lit lui-même), René Char parle de l’herbe “jadis”. C’est vrai qu’entre une Aphrodite foulant l’herbe pieds nus, Colette décrivant l’herbe toute neuve de son enfance, la Prairie ravagée des Etats-Unis, ou les pelouses bien rasées des banlieues américaines, on pourrait se demander si la verdure n’a pas succombé à sa verdeur, si elle n’a pas failli au brin et aux mauvaises herbes, justement. 

C’est le paradoxe de l’herbe : contact évanescent, parenthèse enchantée, pensée rêveuse et idéal d’une délicatesse à l’autre, l’herbe ne se crée pas, elle ne se travaille pas. On peut bien faucher le pré, l’herbe pousse là où on ne l’attend pas, elle apparaît là on ne l’espère pas…

Comme Jourdan, le héros de Jean Giono dans son roman, Que ma joie demeure, l’herbe apparaît même dans le ciel, comme une touffe d’étoiles. Inattendue, inespérée, elle est un miracle, celui d’un espoir qui ne se cherche pas, d’un jardin qui ne s’entretient pas, d’une herbe qui ne se cultive pas. 

Faut-il alors abandonner ? Ne pas prendre soin de ces herbes ? Faut-il seulement qu’elle nous éveille, qu’elle nous surprenne, mais sans rien faire ? L’herbe nous met face à cette drôle d’attitude, plus subtil qu’un début d’année plein de résolutions : une attitude printanière où sans forcer, sans brutaliser, sans cultiver intensivement, on reste ouvert, attentif, alerte, prêt à accueillir la nouveauté, plutôt qu’à la provoquer. 

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