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Voir un film sur Netflix, est-ce le voir "vraiment" ?

Netflix : peut-on voir des films en vrai ?

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Aller au cinéma pour voir un film, ou le regarder chez soi dans son canapé, sur Netflix, est-ce vraiment différent ? Les images, vues au cinéma ou chez soi, restent des images, pourquoi dit-on alors : "voir un film en vrai" ? Une expérience serait-elle authentique et l'autre non ?

Voir un film sur Netflix, est-ce le voir "vraiment" ?
Voir un film sur Netflix, est-ce le voir "vraiment" ? Crédits : Lisa Werner - Getty

Ce weekend, j’ai regardé Netflix et j’ai essuyé cette remarqué : pourquoi, de temps en temps, tu n’irais pas au cinéma, voir des films en vrai ?
"Voir des films en vrai", l’expression m’a frappée, comme s’il y avait véritablement une différence entre une image vue dans le salon d’un appartement et une image vue dans une grande salle, comme s’il y avait une différence entre une image vue par moi seule et vue par des dizaines de personnes en même temps, comme s’il y avait une différence, enfin, entre une image projetée sur un écran d’ordinateur, de TV et de cinéma…
Voilà ce qui m’a donc taraudée ce weekend : savoir ce que ça voulait dire de "voir un film en vrai". L’expression est cocasse : depuis quand des images seraient-elles vraies, et plus vraies vues à un endroit plutôt qu’à un autre ? 

Une expérience inauthentique

On commence à connaître la chanson sur les plateformes de diffusion télé et cinéma : celles-ci, malgré leur dimension démocratique, seraient coupables de nous couper du monde, de nous éloigner un peu plus du réel, de nous offrir des divertissements en masse, et qui dit “masse” dit “de moindre qualité”... 

Autrement dit, elles seraient coupables de nous proposer une expérience visuelle, et en particulier cinématographique, qui serait moins valable que celle qu’on aurait en salle. Une expérience banalisée, médiocre, inauthentique… fausse ! Mais en quel sens ? Pourquoi un visionnage en petit, seul, rapidement, sans se déplacer, serait-il moins vrai ? 

Il y a évidemment l’argument technique : la qualité des images, du son, le calme d’une salle noire, de bons sous-titres, pas d’interruption extérieure, pas ou moins de tentation de prendre son téléphone… sont autant de paramètres qui assurent une attention précieuse et totale à ce qui se déroule sous nos yeux.
Et puis il y a cet argument, l’argument humain : le fait se retrouver tous ensemble au cinéma. 

Le cinéma, un art vieux ? 

Pour ouvrir la dernière édition du Festival de Cannes et rendre hommage au cinéma, Edouard Baer a fait cette comparaison entre Netflix et la salle de projection. Apparemment, ce serait mal de manger une pizza devant un film, et pire encore, de le faire seul. Il y aurait donc une bonne manière (technique) et il faudrait avoir de bonnes manières (morales, éthiques) pour regarder des films… 

Du vrai au bon, du mieux au meilleur, des conditions techniques aux conditions morales, le cinéma serait devenu un art sacré, à vénérer en vertu d’un certain nombre de règles…. ce qui semble fou quand on se souvient de ce que disait le philosophe Walter Benjamin sur l’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, tel le film… Je le rappelle : Benjamin relevait, dans les années 30, comment le cinéma n’avait plus rien de l’aura, mystique, de l’ici et maintenant de la peinture. 

Désormais, comble du sort, c’est Netflix qui pousse le principe reproductif de l’image à fond, et qui ferait perdre au cinéma l’aura, l’ici et maintenant, soit l’authenticité du film.
Par quel paradoxe en est-on venu à louer le cinéma avec des arguments mystiques, d’un autre temps, adéquats pour d’autres arts ? Le cinéma serait-il donc devenu un art de vieux ? 

L’art, le vrai

Pourquoi ne pas louer le cinéma à l’ère Netflix ? Est-ce si grave de ne pas voir un film en grand, si grave d’aller aux toilettes, de regarder son téléphone, de ne pas être dans une salle obscure ? Derrière ces arguments : technique, humain, moral, il y a au fond quelque chose qui chiffonne l’enfant de la télé que je suis : l’art, le vrai, devrait se payer d’efforts. Il ne serait à portée que de ceux qui s’y préparent, se mettent dans certaines conditions… or, l’expérience de l’art, de l’image, de la copie du réel, je le demande, sont-ils une question de “vrai”, de vérité ? 

Sons diffusés :

  • Costa-Gavras, L’invité d’Ali Baddou, France Inter, 25/10/19
  • Edouard Baer, Cérémonie d’ouverture Cannes 2019, Canal
  • Martin Scorsese, Boomerang, France Inter, 27/11/19
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