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Jacques Chirac en 2007

Disparition de Jacques Chirac : faire le deuil d’un monde ?

5 min
À retrouver dans l'émission

Jeudi 26 septembre 2019 disparaissait l'ancien président de la République Jacques Chirac, la représentation incarnée d'un monde aujourd'hui éteint... Faire le deuil d'un tel homme politique, c'est aussi faire le deuil d'un univers. Mais comment dire adieu à une époque ?

Jacques Chirac en 2007
Jacques Chirac en 2007 Crédits : Sean Gallup - Getty

C'est un jour de deuil national en hommage à Jacques Chirac.
Depuis que l'on a appris sa disparition, on a eu droit à toutes les formes d'hommages en son honneur. Meilleurs discours, engagements forts (écologie, refus de la guerre, responsabilité de la France lors de la rafle du Vel d’Hiv), bêtisier au Salon de l'agriculture, témoignages de ses fans, rappel de son amour de la tête de veau, etc.
C'est vrai que ce n'est pas tous les jours qu'un Président de la République s'éteint, notamment quand il a réussi le tour de force d'être encore plus apprécié après ses mandats… Si je me souviens bien, de mes vagues souvenirs d'étudiante apolitisée, Jacques Chirac a regagné en popularité au moment où Nicolas Sarkozy, alors élu, commençait à lasser avec son style trop cash… On a commencé à regretter le bon vieux temps, à le rendre cool, attractif, le fameux “c’était mieux avant”.
C'est un peu ce à quoi on a assisté ces derniers jours : nos adieux à cet ancien monde qu’on pensait encore vivant. D'où ma question aujourd'hui : comment se fabrique un tel deuil ? Saura-t-on lui dire adieu ? 

Deuil d’une personne / deuil du monde 

Dire adieu à un tel monde, c'est déjà dire adieu à un tel univers. C’est dire adieu à une époque où l’accent n’était pas mis sur la nouveauté, la société civile, l’au-delà gauche / droite, mais sur un homme, la nation, la droite envers et contre tout.
C’est donc dire adieu à un temps que l’on savait dépassé, mais pas encore mort.
Avec le décès de Jacques Chirac, j’ai l’impression que s’est réalisé pour le coup la perte définitive de ce monde. Est clairement apparu que l’on devait faire notre deuil.
Mais que peut signifier faire le deuil d’un monde, et pas d’une personne ? Comment entrer dans un processus actif pour surmonter la tristesse de la perte (tel que l’indique la définition du deuil) quand elle concerne un monde, c'est-à-dire une ambiance, des mœurs, l’histoire, dont on a soi-même fait partie ?

Les étapes du deuil

Jeudi 20h : Emmanuel Macron rend hommage à Jacques Chirac.
20h10 : émotion d’Alain Juppé. Je dois le dire : là, j’ai été touchée, j’ai même versé ma petite larme. Jusqu’ici, je prenais acte de l’annonce, suivais les réactions, je cherchais les photos les plus cool de Chirac, j’écoutais sa chanson de campagne de 1981. Et puis est venue l’émotion.
J’ai regardé les étapes du deuil. Il y en a trois si je résume. D’abord, le choc et les émotions fortes : sidération, déni, colère; ensuite, la dépression : tristesse, démobilisation, abattement ; et enfin, la remontée de la pente.
Je n’ai rien vécu de tel avec la disparition de Jacques Chirac, c’était même le contraire. Je dirais plutôt qu’il y a eu : 1° l’annonce qui n’avait rien d’un choc, mais plutôt tout de la prise de conscience ; 2° la nostalgie, le rappel positif de tout ce qui était plaisant, des bons moments, classes, forts, de ce qui était mieux avant ; et 3° : le ressouvenir négatif : les affaires, “le bruit et l’odeur”, cette politique sécuritaire et anti-immigration, encore si actuels.

Rien n’est perdu… tout s’est transformé

Comme dans un mouvement dialectique, j’ai donc vécu le bon, le mauvais. Il faut, désormais, les dépasser.
Ça n’a pas de sens de dire que c’était mieux avant, ou que c’était pire. En écoutant un échange entre Chirac et Fabius qui date de 1985, on voit que beaucoup de choses n’ont pas changé. L’ancien monde n’a pas disparu, il est toujours là, il n’y a pas eu de révolution. Pourquoi alors cette impression de perte si rien n’a été perdu ?
J'ai deux réponses : d’abord, le fait que quelqu’un a bien été perdu. Dans un monde comme la politique où l’on voit les mêmes têtes depuis des années, en perdre une nous oblige à des adieux, nous révèle le dépaysement et le renouvellement définitif, au moins en apparence, de notre espace public.
Ensuite, et c’est beaucoup plus paradoxal, il y a ce sentiment de perte au présent, du présent : rien n’a été perdu mais tout s’est transformé.
D’où le problème : peut-on s’enthousiasmer de la nouveauté ? Peut-on la détecter ? Est-elle foncièrement possible ?
A voir la pluie d’hommages pour Chirac, on préfère voir ce qui manque, ce qui est manifestement fini, plutôt que les possibilités prodigieuses que le manque permet aujourd’hui.

Sons diffusés :

  • Chanson de campagne de Jacques Chirac pour la présidentielle de 1981
  • Hommage d’Emmanuel Macron à Jacques Chirac, jeudi 26 septembre à 20h
  • Prise de parole d’Alain Juppé sur le JT de France 2, jeudi 26 septembre à 20h10
  • Débat entre Jacques Chirac et Laurent Fabius, Antenne 2, 27 octobre 1985
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