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06/07/2019 : manifestation contre les féminicides

Féminicide : quand l’universalité cache la réalité

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À retrouver dans l'émission

Les mœurs, le droit et la langue française ne reconnaissent pas le féminicide au nom du principe philosophique de l’universalité. Il est grand temps de s’en passer !

06/07/2019 : manifestation contre les féminicides
06/07/2019 : manifestation contre les féminicides Crédits : Martin Bureau - AFP

Le féminicide désigne le meurtre d’une femme en raison de son sexe.
Terme de plus en plus employé, médiatisé, il n’est pourtant pas reconnu par l’Académie française, et les crimes qu’il caractérise ne sont toujours pas entrés dans le Code pénal français (ni d’ailleurs sur mon traitement de texte, Microsoft Word s’entête à souligner en rouge le terme de féminicide quand je l’écris).
Pourquoi ? Pourquoi un tel refus de genrer et de sexuer les mots et le droit ? Et en quoi est-ce une question de philosophie ?  

La neutralité apparente du crime conjugal

100, c’est le nombre de féminicides qui ont eu lieu en France depuis le 1er janvier.
121, c’est le nombre de féminicides qu’on a décompté pour l’année 2018.
Malgré ce chiffre, le terme, apparu dans l’espace public, choque encore certains et certaines, préférant entendre parler du traditionnel « crime passionnel ou conjugal » ou attachés à la neutralité apparente de l’homicide. 

Pourtant, le féminicide ne date pas d’avant-hier : il a été popularisé par les féministes Jill Radford et Diana Russell dans les années 90 (Femicide, The Politics of Woman Killing, 1992).
Désormais, reconnu par l’ONU et l’OMS, introduit, depuis 2007, dans le Code pénal de 18 pays d’Amérique latine, ou visé dans une loi votée en Italie en 2013, également entré dans le très officiel Vocabulaire du droit et des sciences humaines et le Petit Robert, le féminicide n’a pourtant toujours pas trouvé en France son cadre moral et juridique. 

Pourquoi ? Pourquoi freiner, voire refuser de reconnaître la spécificité du phénomène qu’est le féminicide ? Pourquoi ne pas vouloir caractériser, qualifier, le crime quand il a trait au sexe et au genre ? Serait-ce un choc pour nos mœurs trop lentes de baliser cet acte ? Serait-ce un gros mot pour nos langues policées ? Une entorse, surtout, à notre égalité tant valorisée ? Apparemment oui. Et ça, ce sont des questions de philosophie. 

L’universalité, écran aux inégalités ?

Voici les 3 mesures proposées par le collectif féministe Nous toutes : éduquer, former et héberger.
J’ajouterais à celles-ci : dés-universaliser. Car voilà ce qui réunit toutes les objections ou préventions face à la reconnaissance du féminicide : l’universalité. 

L’universalité, tant vantée, tant choyée par les Droits de l’Homme, par la République, celle qui serait la seule garante de l’équité, de la raison et de la justice. L’universalité, éternelle compagne, donc, de la philosophie.
Théorie de l’homme, méditation sur le droit, réflexion sur la démocratie : toutes brandissent l’universalité comme la condition sine qua non pour proposer ce qui serait un système de pensée et d’action valide et valable. Mais qu’est-ce que l’universalité ?
Le dictionnaire dit que l’universalité désigne la totalité des êtres et des choses. On a de quoi être impressionné : il ne saurait y avoir quelque chose de plus que l’universel. Mais embrasser le tout est impossible sauf au prix de la réduction ou de l’aveuglement.
Que dire ainsi de cet universel qui ne révèle qu’un aspect des êtres et des choses, qui n’a que l’apparence d’un homme blanc, la neutralité du crime sans sexe ? Quand, totalité totalitaire, il écrase et fait écran aux particularités qui le composent ? 

Donner de la particularité à l’universalité 

Aujourd’hui s’ouvre le Grenelle des violences conjugales impulsée par la Secrétaire d'État chargée de l'Égalité entre les femmes et les homme, Marlène Schiappa.
Celle-ci veut en tirer de l’efficacité : une manière d’en faire preuve serait de remettre en cause l’universalité qui masque les inégalités, empêche de les cerner et de les viser. Car comment comprendre et endiguer un phénomène quand on n’en dévoile ni le nom ni la raison ? 

Le droit, la langue comme la philosophie ont besoin de particularités, de singularités, de corps, d’histoires, de vie qui seuls assurent une véritable égalité, rationalité… et même universalité ! Eh oui, l’universalité elle-même n’est rien quand elle prétend être un tout sans chair. A nous donc de lui donner du relief et de la particularité, à nous de la genrer et de la sexuer.  

Sons diffusés :

  • BFM TV, 01/09/2019 : manifestation du collectif Nous toutes pour dénoncer le 100ème féminicide de 2019
  • France Culture, Journal de 12h30, 01/09/19, interview de Caroline de Haas, militante féministe de Nous toutes 
  • Marlène Schiappa sur BFM TV à propos du Grenelle des violences conjugales 
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