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"Lamartine devant l’Hôtel de Ville de Paris le 25 février 1848 refuse le drapeau rouge", Félix Philippoteaux (1815-1884)

Tocqueville et la révolution française de 1848

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Dans ses "Souvenirs", le troisième des grands livres du philosophe Alexis de Tocqueville, l’aristocrate normand livre son récit de la révolution de 1848, dont il a été un acteur et un témoin privilégié...

"Lamartine devant l’Hôtel de Ville de Paris le 25 février 1848 refuse le drapeau rouge", Félix Philippoteaux (1815-1884)
"Lamartine devant l’Hôtel de Ville de Paris le 25 février 1848 refuse le drapeau rouge", Félix Philippoteaux (1815-1884) Crédits : Wikicommons

Le triomphe de la bourgeoisie

Il s’agit donc de ses souvenirs, mais Tocqueville, évidemment, joint au récit des faits ses analyses politiques et philosophiques. On ne peut s’empêcher, en le lisant, de penser à l’actualité de ces derniers jours, même si la comparaison a bien sûr ses limites, ne serait-ce que parce que ce que nous vivons est, pour le moment, un mouvement social, et non une révolution.
Je voudrais donc me contenter de partager avec vous quelques extraits de ces Souvenirs.
Décrivant le régime finissant de la monarchie de Juillet, Tocqueville écrit dans le premier chapitre de la première partie : « En 1830, le triomphe de la classe moyenne [c’est ainsi qu’on appelait la bourgeoisie] avait été définitif et si complet que tous les pouvoirs politiques, toutes les franchises, toutes les prérogatives, le gouvernement tout entier se trouvèrent renfermés et comme entassés dans les limites étroites de cette seule classe, à l’exclusion, en droit, de tout ce qui était au-dessous d’elle et, en fait, de tout ce qui avait été au-dessus. » Et un peu plus loin : « Dans ce monde politique ainsi composé et ainsi conduit, ce qui manquait le plus, surtout vers la fin, c’était la vie politique elle-même. Elle ne pouvait guère naître ni se soutenir dans le cercle légal que la constitution avait tracé ; l’ancienne aristocratie était vaincue, le peuple était exclu. Comme toutes les affaires se traitaient entre les membres d’une seule classe, dans son intérêt, dans son esprit, on ne pouvait trouver de champ de bataille où de grands partis puissent se faire la guerre. Cette singulière homogénéité de position, d’intérêt et, par conséquent, de vues, qui régnait dans ce que M. Guizot avait appelé le pays légal, ôtait aux débats parlementaires toute originalité, toute réalité, partant toute passion vraie. »

Passions sociales

Et ça ne s’arrête pas là ! Un peu plus loin encore, Tocqueville cite un discours qu’il prononça à la chambre quelque temps avant la révolution : « Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières, qui, aujourd'hui, je le reconnais, sont tranquilles. Il est vrai qu'elles ne sont pas tourmentées par les passions politiques proprement dites, au même degré où elles en ont été tourmentées jadis ; mais, ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques, sont devenues sociales ? Ne voyez-vous pas qu'il se répand peu à peu dans leur sein des opinions, des idées, qui ne vont point seulement à renverser telles lois, tel ministère, tel gouvernement même, mais la société, à l'ébranler sur les bases sur lesquelles elle repose aujourd'hui ? N'écoutez-vous pas ce qui se dit tous les jours dans leur sein ?  N'entendez-vous pas qu'on y répète sans cesse que tout ce qui se trouve au-dessus d'elles est incapable et indigne de les gouverner ; que la division des biens faite jusqu'à présent dans le monde est injuste ; que la propriété repose sur des bases qui ne sont pas les bases équitables ? »

L’atmosphère des révolutions

Au chapitre IV, Tocqueville décrit la journée du 24 Février : « Je descendis aussitôt et n’eus pas plutôt mis le pied dans la rue que je respirai pour la première fois l’atmosphère des révolutions : le milieu de la rue était vide ; les boutiques n’étaient point ouvertes ; on ne voyait point de voitures ni de promeneurs ; on n’entendait point les cris ordinaires des marchands ambulants ; devant les portes, les voisins causant entre eux, à demi-voix, par petits groupes, avec une mine effarée ; toutes les figures bouleversées par l'inquiétude ou par la colère. Je croisai un garde national, qui, le fusil à la main, marchait d'un pas pressé avec un port tragique ; je l'accostai, mais ne pus rien apprendre de lui, sinon que le gouvernement faisait massacrer le peuple (…) ; c'était toujours le même refrain ; on comprend que cette explication ne m'expliquait rien. »

Bien gouverner

Notant que les jeunes bourgeois soutiennent la République, Tocqueville commente : « Je fis, à cette occasion, une réflexion qui s'est bien souvent présentée depuis à mon esprit : c'est qu'en France, un gouvernement a toujours tort de prendre uniquement son point d'appui sur les intérêts exclusifs et les passions égoïstes d'une seule classe. Cela ne peut réussir que chez des nations plus intéressées et moins vaniteuses que la nôtre ; chez nous, quand le gouvernement ainsi fondé devient impopulaire, il arrive que les membres de la classe même pour laquelle il se dépopularise, préfèrent le plaisir de médire de lui avec tout le monde aux privilèges qu'on leur assure. L'ancienne aristocratie française, qui était plus éclairée que notre classe moyenne et pourvue d'un esprit de corps bien plus puissant, avait déjà donné le même exemple ; elle avait fini par trouver de bel air de blâmer ses propres privilèges et par tonner contre les abus dont elle vivait. Je pense donc, qu'à tout prendre, la méthode la plus sûre que puisse suivre chez nous le gouvernement, pour se maintenir, est de bien gouverner, de gouverner dans l'intérêt de tout le monde. Encore dois-je convenir que, même en prenant cette voie, il n'est pas bien certain qu'il dure longtemps. » Et il y aurait encore beaucoup d’extraits à lire, à commencer par l’extraordinaire analyse que Tocqueville fait du rôle du hasard dans l’Histoire, mais je dois m’arrêter là et je ne peux que vous inciter à vous plonger ou vous replonger dans l’œuvre de ce grand penseur.

Bibliographie

SouvenirsAlexis de TocquevilleGallimard / Folio histoire, 1999

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