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Pour un droit à l’ignorance

Pour un droit à l’ignorance

5 min
À retrouver dans l'émission

Connaissez-vous ce sentiment : celui de regretter qu'on vous ait raconté une terrible histoire, celui de regretter d'avoir vu un film traumatisant ? Avez-vous déjà vécu le regret de l’ignorance ? Aujourd'hui, on plaide davantage pour la vérité envers et contre tout. Peut-on souhaiter le contraire ?

Pour un droit à l’ignorance
Pour un droit à l’ignorance Crédits : George Peters - Getty

Hier soir, on m’a raconté quelque chose que je ne voulais pas savoir. Ça n’était pas un secret qui m’a mise dans l’embarras, ça n’était pas non plus un crime dont je devenais tout à coup complice… Non, on m’a raconté l’histoire de quelqu’un qui est tombé terriblement malade, d’un coup, comme ça. Et pendant que je voyais la personne me raconter cette histoire, je me disais déjà : comment vais-je vivre en sachant cela, en sachant que ça peut m’arriver, que ça peut arriver ? J’en ai beaucoup voulu à la personne de m’avoir raconté ça. Mais hélas, ce n’était pas la première fois que je vivais ça… Ce n’était pas la première fois que je regrettais le confort douillet de l’ignorance… 

Chuter dans la connaissance

La première fois que j’ai ressenti ça, c’est après avoir regardé le film de Danny Boyle, Trainspotting, sur un groupe de jeunes défoncés à l’héroïne, à Edimbourg dans les années 90. Regardé beaucoup trop jeune, j’y ai découvert des choses qu’il faut sûrement savoir à un moment de sa vie, pour s’en prémunir ou agir en connaissance de cause. 

Ce film m’a hantée pendant des années, encore maintenant d’ailleurs.
J’ai regretté à chaque moment où j’y repensais de l’avoir regardé, j’ai regretté ces doux moments qui avaient précédé mon choix de visionnage et qui n’étaient pas encore peuplés par des visions angoissantes. Ces regrets d’un paradis perdu, d’où la connaissance toute crue m’avait fait chuter… 

Avez-vous déjà vécu cela : le regret de l’ignorance ? C’est un sentiment dont on parle peu car en ce moment l’air du temps est plutôt au savoir, envers et contre tout, à la vérité, à la lumière.
Sites encyclopédiques, complotisme qui prétend démanteler des réseaux cachés, dossiers médicaux à disposition, transparences de nos vies, lanceurs d’alertes… Le monde a le droit de savoir et de tout connaître. Peut-on plaider pour un droit à l’ignorance ? 

Se contenter de peu

A-t-on le droit de ne rien vouloir apprendre, de ne pas savoir, de vouloir rester planté là ?
Bien sûr, l’ignorance n’est pas d’un bloc, uniforme et monolithique, il n’y a pas d’un côté : l’ignorance, et de l’autre, le savoir. Ça n’est pas tout ou rien. Il y a des échelles, des domaines de connaissance, des bases élémentaires, des choses à savoir pour cheminer dans la vie (il y a une différence entre savoir lire et ne pas connaître Trainspotting, bien sûr, entre savoir que l’on ne sait pas et ne pas savoir que l’on ne sait pas), mais comment faire pour ne pas tout savoir ? 

J’ai déjà entendu des personnes se plaindre de la brièveté de la vie, celle-ci serait trop courte pour tout voir, tout lire, tout savoir… Je me demande l’inverse : la vie ne serait-elle pas trop longue, pour pouvoir se contenter de peu, de seulement quelques livres, quelques films, quelques recettes de cuisine ? 

Mais alors, comment faire ? La question est épineuse : car, déjà, comment faire face à tout ce qu’on a sous les yeux, pour ne pas être curieux, pour ne pas être tenté d’apprendre plus ? Et ensuite, comment faire pour revendiquer cette satisfaction de l’ignorance sans être relégué du côté de l’obscurantisme ? 

Comment ne pas tout savoir ? 

Edward Snowden, les lanceurs d’alerte, tout ce qui contribue à faire la lumière sur le monde, tout cela est nécessaire. Mais je dois le dire : je crois que ça ne m’intéresse pas, que ça m’ennuie ou que ça m’angoisse.
En 2003, le Magazine littéraire avait fait un dossier sur l’angoisse, définissant celle-ci comme la manifestation de l’ignorance. Plus on saurait, mieux on serait.
Mais rien de sûr dans cet adage… Car la connaissance ne règle pas tous les problèmes, et en ouvre souvent bien d’autres.
Toute la question est alors de savoir quand s’arrêter. À quel moment puis-je décider que j’en sais assez et qu’en savoir plus ne m’apportera rien.
En fait, il y a plus difficile que reconnaître ou assumer son absence de curiosité ou le confort de l’ignorance, il y a ce terrible choix à faire de ne pas connaître ce que l’on ne connaît déjà pas.
Car comment savoir, sans le savoir, que ce savoir ne m’apportera rien ? Il faut avoir du courage pour prendre une telle décision en aucune connaissance de cause. 

Sons diffusés :

  • Bande-annonce du film Trainspotting, de Danny Boyle (1996)
  • Chanson de Daniel Balavoine, La vie ne m’apprend rien
  • Interview d’Edward Snowden, dans le 7/9 de France Inter, 16/09/19
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