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MERCI : le 2 avril 2020

MERCI, et après ?

4 min
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Pendant quelques semaines, on a eu ce mot à la bouche, affiché sur les murs des immeubles, brandi sur les ronds-points et dans l’espace médiatique : MERCI. Qu'en reste-t-il aujourd'hui ?

MERCI : le 2 avril 2020
MERCI : le 2 avril 2020 Crédits : Stefano RELLANDINI - AFP

Merci aux soignants, aux livreurs, aux éboueurs, à tous ceux qui ont continué à travailler pendant la crise et à permettre à d’autres de rester chez eux dans de bonnes conditions. Quelques semaines plus tard, que reste-t-il pourtant de cette reconnaissance ? de ces “merci” clamés pendant deux mois ? La gratitude d’un merci aurait-elle quelque chose d’ingrat ? 

"Merci" en ruines 

Ce week-end, j’ai eu la chance de sortir de Paris. Les quelques kilomètres parcourus en voiture m’ont semblé être un flash-back en travelling de ces mois passés : je me suis rappelé de la dernière fois où j’avais pris cette route, bien avant le confinement, à une époque où l’épidémie n’existait presque pas, puis j’ai vu les différents signes de la crise : les messages de prévention covid sur l’autoroute, les banderoles des supermarchés affichant leurs horaires spéciaux, celles annonçant le retour à la normale, et puis, deci-delà sur des maisons, des immeubles ou des ronds-points, des panneaux avec un “MERCI” monumental. 

De ces panneaux, hélas, il ne reste souvent plus grand-chose : le vent, la pluie et surtout le temps en ont décoloré la plupart et même déchiraient certains. Que va-t-il alors rester de tous ces “merci” qu’on a eu pour tous ceux qui ont continué à travailler ? De ces moments de solidarité affichés, ritualisés ? De cette reconnaissance exhibée ? De ces fameux applaudissements à 20h qui ont depuis longtemps déjà, laissé la place à la rumeur habituelle de l’espace public, ou pire à un ou deux claps un peu pathétiques, perdus dans leur solitude et à contre-temps ?
Etait-ce là des postures ou les élans du coeur sont-ils forcément éphémères ? Au fond, peu importe, car face à ces panneaux en lambeaux, le résultat reste le même et la question se pose : les “merci” seraient-ils des unions de façade, nécessaires et capables de nous rassembler, sans jamais pourtant vraiment nous lier ? 

Formule insignifiante ?

Pour avoir un enfant qui apprend à parler, dire “merci” n’a rien de naturel, d’automatique ou de spontané. C’est, au contraire, un long apprentissage qui se passe souvent d’explications. “On dit “merci”, c’est comme ça”. Pourtant, loin d’être seulement une formule de politesse qui lisse les rapports entre les uns et les autres, un seul usage factice, hypocrite ou gêné, dire “merci” a toujours quelque chose de sincère, même quand on le prononce sans y penser. On remercie toujours sincèrement son boulanger pour son pain, comme on remercie ses parents ou ses amis d’être ce qu’ils sont. 

Le “merci” a donc ce paradoxe, parce qu’il devient une seconde nature, d’être tout à la fois sincère mais anecdotique, nécessaire mais accessoire, adressé à quelqu’un mais indifférent dans sa forme. On aura beau essayer de faire les remerciements les plus originaux, comme dans pour ces remises de prix, un merci restera un merci et tombera dans l’oubli… Voilà donc le plus grand des paradoxes dans ce “dire merci” : sa dimension insignifiante. 

Ce qui est dit avec sincérité, avec nécessité, ce “merci” qui singularise la personne à qui il est adressé, ne dure pas. Il se perd, il ne s’installe pas, à l’image de ces panneaux en lambeaux, il s’étiole, faisant exister et tenir une relation à un seul fil…
Mais comment, et c’est tout le problème, faire exister une relation sans pour autant lui donner une consistance, sans lui assurer une pérennité, ni la garantir ? Et si en disant “merci”, en ouvrant une relation à l’autre sans la faire durer, on produisait en fait le contraire de la gratitude ou de la reconnaissance, comme de la frustration ou du déni ?
Et si, en fait, on remerciait comme on congédie quelqu’un ? 

Gratitude et reconnaissance : le coeur des liens 

Au fond, l’enjeu du merci est là : le faire durer, en tirer quelque chose, en faire la fondation d’une véritable relation. Mais est-ce possible ? Peut-on fonder autant de véritables relations qu’on dit “merci” ? Et surtout, ça veut dire quoi une “véritable” relation ? De quoi est-elle faite ? Si la gratitude a son concept, celui de reconnaissance en philosophie a longuement été développé par Hegel, Paul Ricoeur, et encore aujourd’hui, par Axel Honneth. 

Chacun d’entre eux y a vu la clé des relations, l’explication, le coeur de ce qui nous lie les uns aux autres. Mais à la lumière de ces “merci” en berne, qu’on questionne la reconnaissance ou la gratitude, ou cette formule de politesse, il reste quand même ce mystère : qu’est-ce qu’un lien véritable ? Existe-t-il et est-il durable ? 

Sons diffusés :

  • BFM TV, les applaudissements aux soignants, 31/03/20
  • Coluche aux César, archive INA, 1984
  • Chanson de Mathieu Boogaerts, Merci
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