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Le 2 septembre 2018, le Musée national de Rio de Janeiro, l'un des plus anciens du Brésil, est pris dans un feu massif.

Les manuscrits ne brûlent pas

4 min
À retrouver dans l'émission

Alors qu’un incendie a ravagé le Musée national de Rio de Janeiro au Brésil, comment garder la mémoire des œuvres à jamais détruites ?

Le 2 septembre 2018, le Musée national de Rio de Janeiro, l'un des plus anciens du Brésil, est pris dans un feu massif.
Le 2 septembre 2018, le Musée national de Rio de Janeiro, l'un des plus anciens du Brésil, est pris dans un feu massif. Crédits : Carl DE SOUZA - AFP

Commençons par un petit extrait du Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov : 

« – Mais dites-moi, pourquoi Marguerite vous appelle-t-elle Maître ? demanda Woland.
L’autre sourit et dit :
– C’est une faiblesse bien pardonnable. Elle a une trop haute opinion du roman que j’ai écrit.
– Un roman sur quoi ?
– Un roman sur Ponce Pilate…
– Sur quoi, sur quoi ? Sur qui ? dit Woland, cessant de rire. À notre époque ? C’est ahurissant ! Et vous n’avez pas pu trouver un autre sujet ? Faites voir ça !
– Malheureusement, cela m’est impossible, répondit le Maître, parce que je l’ai brûlé.
– Excusez-moi, mais je ne puis vous croire, répliqua Woland. Cela ne se peut pas : les manuscrits ne brûlent pas. »

Rien ne peut empêcher les œuvres d’exister

Cette phrase « Les manuscrits ne brûlent pas » est devenue l’une des citations les plus connues de l’auteur et elle a été largement reprise et commentée par un tas d’écrivains et de philosophes.
À y regarder de plus près, et comme souvent dans l’œuvre de Boulgakov, la phrase présente plusieurs niveaux de lecture. Le premier niveau de lecture est politique et renvoie à la censure qui régnait alors en URSS. Dire « les manuscrits ne brûlent pas » est une manière de dire que le refus de publier des œuvres, leur saisie systématique, les autodafés, rien ne peut empêcher les œuvres d’exister, car rien ne peut empêcher la liberté de conscience des hommes même dans un régime totalitaire. Le deuxième niveau de lecture est évidemment lié au premier, mais il est plus métaphysique. Dire « les manuscrits ne brûlent pas », c’est dire que même si les œuvres disparaissent, la mémoire collective s’en empare, elles sont répétées et transmises par la parole et constituent un répertoire vivant et immatériel de l’humanité. 

L'incendie du Musée national de Rio de Janeiro

Le 2 septembre, vers 19h30 nous avons découvert les images terrifiantes du Musée national de Rio de Janeiro ravagé par les flammes. Un incendie phénoménal s’est déclenché dans l’un des plus anciens musées du Brésil emportant sur son passage les quelques 20 millions d’objets qu’il abritait : squelettes de dinosaures, momies égyptiennes, éclats de météorites, masques mortuaires, bijoux, costumes, et j’en passe. Depuis une semaine, le Brésil est en deuil et le monde entier pleure la disparition de ces pièces irremplaçables. Comme tout le monde, je suis allée voir cette vidéo qui donne l’impression d’une préfiguration de la fin du monde et qu’on assimile tout de suite à l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie dans les premiers siècles de notre ère. En regardant ces images, cette citation de Boulgakov m’est tout de suite venue à l’esprit. Bien sûr, l’événement est terrible, mais, et je me le suis répétée plusieurs fois pour essayer de me convaincre, « les manuscrits, les œuvres, ne brûlent pas », elles font partie de notre panthéon, elles seront décrites, renseignées et transmises de bouche à oreille par ceux qui ont pu les fréquenter toutes ces années. Et puis, hier, en me réveillant, je suis tombée sur un article de Slate racontant comment, quelques jours après l’incendie, des étudiants en muséologie d’UNIRIO, l’université fédérale de l’État de Rio de Janeiro, ont commencé à partager des photos qu’ils avaient pu prendre dans le musée. Ils ont ensuite décidé de lancer un immense appel sur les réseaux sociaux afin que toutes les personnes qui avaient pu photographier les œuvres maintenant disparues les envoient afin d’en garder une preuve numérique. 

La mémoire immatérielle est devenue la mémoire virtuelle

Les étudiants racontent que rapidement ils ont commencé à recevoir des milliers de photos et vidéos du monde entier. En découvrant ça, je me suis dit que je ne serai plus jamais en colère contre les touristes qui passent leur temps à prendre des photos dans les musées au lieu de regarder les œuvres. Enfin plus jamais, on verra ! Mais pendant un temps au moins ! Surtout, ce que je me suis dit, c’est que les temps ont bien changé. La mémoire immatérielle des œuvres a laissé place à la mémoire virtuelle. Est-ce qu’il faut le déplorer ? Je ne pense pas. Seulement, j’ai eu peur tout d’un coup que cette nouvelle possibilité nous éloigne de l’effort d’imagination et de récit qui constitue la condition sine qua non de la transmission d’une culture, transmission qui est au fondement de la civilisation. J’ai eu peur tout d’un coup que les gens pensent que les œuvres périssent vraiment et que la seule existence d’une photographie les rassure. Voilà un troisième niveau de lecture que Boulgakov, dans son génie, a dû anticiper. 

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