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Ayn Rand à New-York en 1957
Épisode 2 :

Le cas Ayn Rand

58 min
À retrouver dans l'émission

Si elle reste méconnue en France, la philosophe Ayn Rand est incontournable aux Etats-Unis, inspirant Donald Trump, les libertariens ou les héros de la série Mad Men avec sa pensée d'un égoïsme rationalisé et objectivé. Comment et pourquoi écouter la parole d'une philosophe qui n'écoutait qu'elle ?

Ayn Rand à New-York en 1957
Ayn Rand à New-York en 1957 Crédits : New York Times Co. - Getty

Les prises de paroles, pas forcément féministes, mais féminines dans l’histoire de la philosophie, sont assez rares pour être remarquées. En général, on s’en tient à Simone de Beauvoir, Simone Weil ou Hannah Arendt.
De la même manière qu’on parle d’une libération de la parole dans l’espace public, il serait temps de libérer la parole dans l’espace philosophique et d’entendre d’autres voix que celles auxquelles nous sommes accoutumés…
Avec toutes les questions que cela implique : quelle part du sexe ou du genre imprègne vraiment un discours ? Comment donner à entendre d’autres paroles, des voix différentes, dans le champ philosophique ? Ou encore, et c’est ma question du jour : comment faire pour écouter, donner à entendre, une parole qui se fichait d’être entendue, ou en tout cas d’écouter celle des autres ? 

L'égoïsme comme concept-clé

Ayn Rand est un cas pour moi… Née en 1905 à Saint-Pétersbourg et morte à New-York en 1982, méconnue en France, quoiqu’il faille noter l’excellent livre de Stéphane Legrand : Ayn Rand, femme capital, paru en 2017, Ayn Rand est une figure incontournable aux Etats-Unis, dont les textes sont presque autant lus que la Bible, inspirant Donald Trump, les libertariens ou les héros de la série Mad Men… 

Ses romans, La grève et La source vive, sont des best sellers et révèlent l’essence de sa philosophie : l’égoïsme rationalisé et objectivé.
Pour Ayn Rand, femme au parcours incroyable, qui a fui la Russie, traversé le monde, a rompu avec sa famille et a choisi elle-même son nom, cette pensée semble naturelle, elle semble émerger de sa personne même : on n’existe qu’en se faisant soi-même, qu’en ne suivant que son intérêt propre, au mépris des autres.
L’altruisme est même pire que désuet pour une philosophe comme Ayn Rand, une aberration, quelque chose de dégoûtant…. Vous voyez le personnage… D’où ma question : que faire de ces prises de parole féminine à qui l’on pourrait faire une place dans l’espace philosophique, ici en France, par légitimité, par curiosité, par sororité même, pourquoi pas, mais qui se fichait pourtant, précisément, d’être entendue par les autres ? Comment faire de la place à quelqu’un qui n’en donnait pas ? Faut-il lui en faire une parce qu'elle était une femme ?

Faire de la place à une philosophe qui n'en faisait pas 

Ayn Rand incarne un problème typique, que je rencontre souvent en lisant certains philosophes : j’aime les lire, les découvrir, et pouvoir parler d’eux, faire entendre leurs textes… alors même qu’ils me mettent mal à l’aise. Et Ayn Rand est pour moi le symbole extrême de ce malaise qui se joue en moi, de cette lutte intérieure entre admiration pour une femme dans un milieu d'hommes, intérêt intellectuel pour une théorie poussée à l’extrême et dégoût moral pour ses implications éthiques…

Car oui, je suis fascinée par Ayn Rand, ses petits yeux noirs perçants, sa méchanceté, son obstination à élaborer une philosophie même bancale de l’égoïsme, et cependant faite d’une conviction à toute épreuve. On parle beaucoup de la “puissance des femmes”, des “femmes puissantes”, mais elle était plus que cela : une femme infaillible, terrible, forte…. mais ainsi détestable. Car oui… tout ce qu’elle dit est non seulement fragile sur le plan des arguments, mais détestable et même contraire aux présupposés de ce que l’on appelle une “libération de la parole”, à savoir l’écoute, la solidarité, la justice. 

Comment faire alors avec ce type de discours ? Comme n’importe quelle pensée un peu solide, elle doit avoir, selon moi, sa place, elle doit être entendue, lue, enseignée. Mais comment ? De manière générale, je me demande : comment faire avec ces prises de parole dont on sait qu’elles anéantissent la nôtre ? 

Sons diffusé

  • Archive de Ayn Rand interviewée par Tom Snyder (7 février 1979)
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