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L'insoutenable légèreté de l'ironie

L'insoutenable légèreté de l'ironie

5 min
À retrouver dans l'émission

Une notion surgit après l'échange entre Alain Finkielkraut et Caroline de Haas le 13 novembre dernier : l'ironie. Mal utilisée ou mal comprise, qu'est-ce l'ironie ? Comment Vladimir Jankélévitch en a-t-il fait un concept philosophique ?

L'insoutenable légèreté de l'ironie
L'insoutenable légèreté de l'ironie Crédits : CSA-Images - Getty

Difficile d’y avoir échappé : mercredi 13 novembre, lors d’un débat sur LCI, Alain Finkielkraut a prononcé cette phrase face à la militante féministe Caroline de Haas : "Violez, violez, violez, je dis aux hommes : violez les femmes. D'ailleurs je viole la mienne tous soirs et elle en a marre". David Pujadas, qui orchestrait le débat, a tout de suite mentionné qu’il s’agissait là de « second degré ». Loin de calmer les esprits, la séquence a été reprise par les féministes ou les défenseurs de Finkielkraut, les premiers voyant dans l’ironie de Finkielkraut la preuve de sa désinvolture face au viol, les seconds y voyant au contraire la preuve de la mauvaise foi des féministes. "Ironie" est peut-être le terme que j’ai le plus entendu à propos de cette polémique, soit parce qu’elle aurait été mal utilisée ou mal comprise… Du coup, je me suis demandée : mais au fait, qu'est-ce que l’ironie ?   

La définition de Jankélévitch

L’occasion m’en étant donnée, j’ai donc essayé de réfléchir au sens premier de l’ironie et à son usage adéquat. J’ai regardé des sketchs de Blanche Gardin et la définition de l’ironie. Mais j’en ai vite eu le tournis, car à force de dire que l’ironie consiste à dire le contraire de qu’on pense, ce qui est déjà un paradoxe en soi, de contraire en contraire, j’ai manqué de repères. Je me suis donc tournée vers celui qui lui a consacré un essai : Vladimir Jankélévitch.  

Qu’est-ce que l’ironie ? Quelle forme prend-elle ? Et quels sont ses pièges ? : ce sont les trois questions qu’il se pose dans son livre L'Ironie (éditions Champs) paru en 1936. D’emblée, il évoque le courage et la liberté de l’ironie qui « ne craint pas les surprises, joue avec le danger », « va le voir, l’imite, le provoque, le tourne en ridicule ». Il dit aussi qu’elle est « l’inquiétude et la vie inconfortable », ce qui « ruine toute définition » et « dérange la pontifiante pédanterie ». 

Qu’en est-il du spectateur de l’ironie ? 

Mais Jankélévitch consacre également des pages à l’indifférence de l’ironiste : « ce trompeur trompé » qui, voguant d’un contraire à l’autre, trop indifférent, se rend complice des mots qu’il prononce… Mais qu’en est-il du spectateur de l’échange ironique ? Bizarrement, peu de choses sur lui… or, sans lui, pas d’ironie. Faut-il pour autant lui expliquer, la lui montrer ? Lui dire où elle est ou pas ? Et lui dire quand rire ou pas, n’est-ce pas la perdre ? 

C’est ce qui me semble paradoxal : on a beau définir l’ironie, elle reste tributaire de celui qui la reçoit, et lui expliquer, c’est rendre l’ironie littérale, soit le contraire du contraire qu’elle est… Ce qui a eu lieu ces derniers jours, mais pas entre Alain Finkelkraut et Caroline de Haas comme on le croit, mais avec nous, pauvres spectateurs de cette polémique à qui on a voulu expliquer ce qu’était ou pas l’ironie. 

Le contraire d’un débat 

Voilà pour moi l’ironie d’un tel débat : pas la sortie d'Alain Finkielkraut, mais ce débat. Oui, ce qui m’a semblé ironique, c’est que le thème en était « toutes les opinions sont-elles bonnes à dire » et qu'Alain Finkielkraut a pu dire ce qu’il voulait dire tout en disant qu’il ne pouvait plus le dire, et Caroline de Haas l’a écouté parler et a diffusé sa parole tout en disant que ça ne pouvait pas être dit. 

Ce qui m’a semblé aussi ironique avec ce débat, c’est qu’il a relancé la question la moins drôle et la plus ennuyeuse du monde sur l’humour : "Peut-on rire de tout ?" décliné désormais en "Peut-on ironiser sur tout ?" comme pouvait le faire un Coluche ou un Desproges.

Il est vrai que l’on n’attend pas d’un débat qu’il soit drôle ou cohérent, qu’il donne des réponses claires et franches, ou qu’il soit spécialement original ou haletant dans ses échanges. Mais quand même, quelle ironie qu’une question comme « Toutes les opinions sont-elles bonnes à dire ? » ne laisse place qu’à tant de banalité et de médiocrité où chacun des participants a joué le rôle qu’on attendait de lui. 

Chacun voit l’ironie à sa porte, mais voilà ce qu’elle a été pour moi dans cette histoire : ce débat a été le contraire de ce qu’il devait être, à savoir un débat. Ce qui est bien la définition de l’ironie, non ? 

Géraldine Mosna-Savoye

Sons diffusés :

  • Blanche Gardin, sketch aux Molières, Chaîne youtube de France Télévision, mai 2018
  • Archive de Jankélévitch, entretien de 1980
  • Ouverture de l’émission La grande confrontation, LCI, « Toutes les opinions sont-elles bonnes à dire ? », 13/11/19
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