LE DIRECT
Philosophie et contradiction : un rapport érotique

Philosophie et contradiction : un rapport érotique

4 min
À retrouver dans l'émission

Une pensée authentiquement philosophique se distingue par l’effort qu’elle fournit pour chercher, formuler et tenter de résoudre des problèmes... D’où l’utilité d’un dictionnaire de philosophie qui s’intéresse au caractère contradictoire des notions qu’il étudie !

Philosophie et contradiction : un rapport érotique
Philosophie et contradiction : un rapport érotique Crédits : Klaus Vedfelt - Getty

La réflexion philosophique : surmonter la contradiction

Imaginons que pour une raison ou pour une autre, je veuille réfléchir à un concept précis en philosophie, par exemple celui de nihilisme...
J’ouvre donc un dictionnaire de philosophie, et selon toute vraisemblance je vais tomber sur trois choses : 

  • d’abord la mention de l’origine étymologique du terme, en l’occurrence nihilisme vient de nihil en latin, qui signifie « rien ». 
  • Puis une définition large : le nihilisme, c’est la doctrine qui nie toute vérité morale et spirituelle. 
  • Et enfin, des indications sur le sens attribué au concept par les différentes théories philosophiques qui l’ont thématisé. Pour Nietzsche par exemple, le nihilisme correspond à  l’état d’effondrement de la civilisation lorsque certaines valeurs ont perdu leur autorité, mais n’ont pas encore été remplacées par de nouvelles.

Généralement l’article d’un dictionnaire de philosophie classique s’arrête là, mais le livre dont je vous parle aujourd'hui fait un pas de plus puisque dans leur Dictionnaire paradoxal de la philosophie : penser la contradiction, Pierre Dulau, Guillaume Morano et Martin Steffens s’attardent, pour chaque notion étudiée, sur le paradoxe qui l’habite. 

Et cette place accordée au paradoxe n’est pas gratuite, elle est appelée par la nature même de la réflexion philosophique : puisque philosopher consiste en bonne partie à chercher et à formuler des problèmes, alors un dictionnaire de philosophie digne de ce nom doit faire une place au caractère problématique, contradictoire, paradoxal, des concepts dont il propose une définition.
Il faut faire une place à la contradiction qui travaille tout concept parce que c’est elle qui stimule la pensée autant qu’elle l’arrête, qui lui donne son impulsion autant qu’elle la paralyse.
La thèse des trois auteurs de ce dictionnaire c’est donc que « penser signifie toujours surmonter des contradictions, et que si la contradiction n’était pas partout, la pensée ne serait chez elle nulle part ».  

Le paradoxe au cœur du concept

Vous pouvez tomber, entre autres, sur la notion d’angoisse, qu’il faut distinguer pour la définir d’autres notions proches, comme la peur. La différence c’est que la peur est toujours peur de quelque chose, qu’elle a toujours un objet déterminé, alors l’angoisse est, paradoxalement, une frayeur sans véritable cause...

Qu’est-ce que la métaphysique ? de Heidegger dévoile la contradiction qui travaille de l’intérieur la notion d’angoisse : on est angoissé, sans pouvoir dire ce qui motive cette angoisse.
Elle est une sorte d’affect sans objet, et on a l’impression presque incompréhensible qu’elle se nourrit de l’absence de toute cause angoissante. 

Si l’on saute quelques pages et qu’on atterrit à l’entrée « droit de résistance », là aussi une contradiction apparaît rapidement, la résistance à l’oppression fait partie des droits naturels de l’homme énoncés par l’article 2 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen de 1789.
Si les gouvernements sont établis pour garantir ces droits naturels, alors il est légitime de résister au pouvoir qui les bafoue.
Mais qu’est-ce qu’un droit qui autorise sa propre négation ? « Quelle est la force de contrainte d’un droit que les individus peuvent légitimement bafouer » s’ils estiment qu’il est injuste ? Accorder au peuple un droit de résistance revient donc pour certains philosophes à fragiliser l’ordre juridique, à l’instar de Kant qui écrit dans la Métaphysique des mœurs : « Contre le souverain législateur de l’Etat, il n’y a aucune résistance du peuple qui soit conforme au droit, car c’est uniquement par la soumission, à sa volonté universellement législatrice, qu’un état juridique est possible ».

Le rapport érotique de la pensée et du paradoxe

On pourrait continuer encore en pointant par exemple le paradoxe qui fait de l’événement un bouleversement imprévisible qui rompt la continuité historique, et en même temps ce que l’on cherche toujours à expliquer en le reliant à ce qui précède ; ou bien le paradoxe qui fait de l’oubli de certaines choses superficielles la condition de la mémoire d’autres choses essentielles.
Dans tous les cas, ce qu’on voit à chaque entrée de ce Dictionnaire paradoxal, c’est le rapport d’attraction et de répulsion qui unit la pensée à la contradiction, rapport presque érotique qui explique la citation de Kierkegaard mise en exergue du livre : « il ne faut pas penser de mal du paradoxe, cette passion de la pensée, et les penseurs qui en manquent sont comme des amants sans passion, de piètres partenaires ».

L'équipe
Production
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......