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Pourquoi s’inquiéter de l’uniformisation ?

Pourquoi s’inquiéter de l’uniformisation ?

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Tout le monde se ressemble, s’habille pareil, mange pareil, pense pareil… et tout le monde pense que tout le monde est pareil. L’uniformisation met tout le monde d’accord : il faut la critiquer, la rejeter. Mais pourquoi est-elle si problématique ? Empêche-t-elle vraiment la différence ?

Pourquoi s’inquiéter de l’uniformisation ?
Pourquoi s’inquiéter de l’uniformisation ? Crédits : George Peters - Getty

Cet été est paru dans Le Monde un entretien de l’écrivain-voyageur Sylvain Tesson. Il y développe notamment ce qu’il appelle la « starbuckisation » du monde, entendez l’uniformisation de nos modes de vie, favorisée par Internet, machine qui, je cite, est « capable de réaliser la conformation absolue de l’homme à un modèle unique ». Toujours très pertinent. Et pourtant… en le lisant hier, avec deux mois de retard, je dois dire que j’étais hors de moi. Le problème n’est pas Sylvain Tesson, mais cette critique incessante de l’uniformisation… Quel est le problème avec le fait que tout le monde devienne semblable ?  

Rien de plus uniforme que la critique de l’uniformisation 

Tout le monde se ressemble, tout le monde s’habille pareil, mange pareil, pense pareil… et tout le monde pense que tout le monde est pareil. Tout le monde, tout le monde, tout le monde. Starbucks, Zara, Nike, l’Iphone, McDo, Google en sont les signes les plus frappants, conditions de l’uniformisation la plus crasse.
Mais que Monsieur et Madame Tout le monde sont bêtes, ils sont comme les autres. Et on est donc tous les mêmes. Tout le monde est donc comme tout le monde, et même celui qui pense s’en extraire. C’est magique et tragique. Et ce qui l’est encore plus avec la critique de l’uniformisation, c’est qu’il n’y a rien de plus uniforme.
Ceux qui se pensent les plus originaux à pointer le danger de la globalisation sont en fait les plus attendus, on dirait même, comble du sort, qu’ils font partie du processus global, capables de déculpabiliser les plus lucides tout en les laissant continuer à faire comme tout le monde.
Un jour, Sylvain Tesson ; l’autre : Nietzsche et sa critique de la démocratie ; un jour : Richard Gotainer et sa chanson Mouton ; l’autre : Tocqueville et sa crainte de l’égalisation des mœurs. Peut-on penser autrement ? 

Le fantasme de la différence

Pourquoi, quand on écoute Sylvain Tesson, on n’est au fond pas surpris ? Pourquoi sa radicalité n’est-elle pas si radicale et résonne avec cette petite musique tant chantonnée sur le thème « on est tous pareils » ?  Pourquoi, paradoxalement, tout le monde est d’accord sur les dangers de l’uniformisation ? 

« La laideur, c’est quand tout se ressemble » : c’est une citation de Sylvain Tesson citant lui-même le neurologue Lionel Naccache.
D’un côté, on soutient l’universalité et la démocratie, mais surtout pas, de l’autre, l’uniformisation qui va avec, qui impliquerait toute une esthétique de la laideur, toute une morale de la faiblesse, toute une économie de la mondialisation et toute une métaphysique du pire. Serait-on de mauvaise foi ? 

Regardez, même les films d’anticipation jouent sur ce ressort de l’uniforme : le pire, c’est quand on sera tous des robots. A la monotonie, il faudrait opposer la différence ; au même, l’autre ; à la fusion, la séparation ; au global, le singulier.
Au fond, ce qui est pointé, c’est cette incapacité à sortir de soi, à voir l’autre. Mais, d’une part, n’est-ce pas là un fantasme sur l’autre, qui serait forcément différent, sans Starbucks, sans Zara, sans Internet ? Et d’autre part, l’uniformité empêche-t-elle vraiment la différence ? 

Les nuances de l’uniforme

J’aime Alexis de Tocqueville. Et je trouve sa critique de l’uniformisation des conditions vraiment géniale. Pourtant, ce qui me semble désormais terrible, c’est que non seulement elle est devenue commune malgré sa dimension visionnaire, mais qu’en plus, elle est aristocratique tout en déplorant, au nom du collectif, cette crise du tout-pareil.
C’est cependant chez Tocqueville que l’on trouve une réponse intéressante. Alors qu’il parle, dans le premier volume de La Démocratie en Amérique, des partis politiques aux siècles démocratiques, il explique qu’ils sont d’accord sur tout, mais se déchirent sur des points de détails. Et il nous dit ainsi deux choses : 

  • d’abord, que croire qu’on va échapper au conformisme est un leurre (on reste plus ou moins d’accord sur tout)
  • et ensuite, qu’il y a de la différence mais qu’elle se cache dans les détails et ne peut apparaître que sur un fond uniforme. 

Il ne s’agit pas de rêver d’un autre monde, mais au contraire, de viser plus que l’uniformisation, quelque chose comme l’inclusion qui, elle, permet d’accueillir tout le monde, avec ses petites différences en son sein.  

Sons diffusés :

  • Chanson de Richard Gotainer, Mouton
  • Interview de Sylvain Tesson, Arte, 28 minutes
  • Lecture de la Démocratie en Amérique, d'Alexis de Tocqueville, par Michel Houellebecq
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